Mohamed Garfi à Carthage : Pur jus, pur talent





Avec ciné-concert, Mohamed Garfi a redonné à Carthage cette aura artistique qui devrait être la sienne. La qualité ne “paie” pas. Elle enchante. Comme tout artiste exigeant, Mohamed Garfi dérange. Il dérange d’abord par son obstination à continuer sur la même voie, celle d’une musique arabe orchestrale, malgré le manque d’intérêt que cette démarche suscite chez le public. Il dérange ensuite par sa rigueur artistique et morale. Avec lui, il n’y a pas de place pour l’improvisation, l’à- peu-près, le marchandage. Ce sont là, on l’a compris, les qualités qui lui valent le respect et l’admiration d’un public de vrais mélomanes, certes rare, mais fidèle et acquis. C’est ce public-là qui a fait le déplacement au théâtre romain de Carthage pour assister à “Ciné-Concert”, un spectacle musical entièrement composé par des chansons de films arabes des années 1940-1960, autant dire l’âge d’or de la chanson arabe. Il y avait ce soir-là quelque deux mille à trois mille spectateurs, de vrais connaisseurs, qui ne sont pas venus pour se déhancher sur les gradins au rythme du “tar” ou du “bendir”, mais pour écouter de la bonne musique, orchestrée par un maestro au summum de son art et par un orchestre formé d’une cinquantaine de pros. Pour réaliser son spectacle, Mohamed Garfi a dû faire appel à vingt instrumentistes venus spécialement de France, membres de l’Orchestre de Radio France, de l’Opéra de Rouen et de l’Opéra de Toulouse. Il a fait appel aussi à deux virtuoses Syriens, sans parler de ses trois enfants, Chady, Nadim et Issam. Le chef d’orchestre a dû recourir à des étrangers parce que, en pareille période de l’année, les bons instrumentistes tunisiens se font rares, parce que sollicités par d’autres troupes ou préférant se produire à la sauvette dans les fêtes de mariage. Triste réalité, mais qui nous rend encore plus attachante la rigueur de Mohamed Garfi et son refus de tomber dans la facilité ou la compromission. L’ovation d’un public ravi et enchanté à la fin du spectacle a dû sans doute atténuer sa déception du départ en voyant les gradins désespérément dégarnis. Elle a dû aussi le conforter dans ses choix, si tant est qu’il ait encore besoin de cette reconnaissance. Pour ce qui est du programme, Mohamed Garfi nous a présenté vingt-deux chansons parmi les plus célèbres qui ont marqué la génération de nos parents - ou grands-parents pour les plus jeunes -, des chansons comme “Achanak ya Amar”, “Ya Jamil”, “El Helou ya hayati”, “Sodfa...” (et j’en passe), tirées de vieux films tels que “Al Warda al bidha” “Intissar ach-chabab” ou “Ya habib al omr”... et qui furent interprétées en leur temps par des monstres sacrés comme Leïla Mourad, Ismahane, Mohamed Abdelwahab, Farid Al Atrache et Abdelhalim Hafedh. Les jeunes interprètes tunisiens “sélectionnés” (le mot n’est pas excessif) par Mohamed Garfi pour chanter ces vieux tubes indémodables ont été à la hauteur de la tâche. Les Chokri Omar Hannachi, Walid Mzoughi, Raouf Abdelmajid et Héla Malki ont fait preuve à cette occasion d’une grande musique vocale et d’une rigueur artistique qu’on aimerait retrouver plus souvent chez nos jeunes interprètes. Rigueur conjuguée à une conviction et une sensibilité portées par l’enthousiasme et la fierté d’être dirigés par un chef d’orchestre de la trempe de Garfi. Quand on atteint ce niveau, l’art ne se mesure plus au nombre de spectateurs ou à la recette du guichet, mais à la foi qui la porte et au bonheur qu’il distille dans le cœur des gens. Tant pis donc pour les absents. Z.A. ____________________________ Leurs Impressions * Nadia Ayachi (musicologue) “C’est beau. C’est du vrai art, de la vraie musique. Nous n’avons signalé aucune faute. C’est du cristal. La voix de Héla Malki sort de l’ordinaire. C’est une fille qui peut aller plus loin. Il suffit qu’on lui donne sa chance. L’homme du spectacle, Garfi est toujours égal à lui-même. Il a les reins solides. Nous le remercions pour ce spectacle. Nous avons passé des moments de bonheur”. * Yamina Dhahbi Layouni(artiste-peintre) “C’est un vrai monument dans la musique arabe. On n’a pas un autre Garfi. Qui mérite d’être plus considéré. C’est à lui qu’on doit confier la direction de l’orchestre national. Son travail doit être mis beaucoup plus en relief. Il manque de publicité. Les interprètes ont magnifiquement rempli leur tâche. Cette Héla Malki est une vraie star. Elle chante à l’aise. C’est du régal. Les trois autres jeunes aussi. Ils chantent juste. Aucune faille dans l’interprétation. C’est çà l’art ou pas. Et quelle musique !” * Radhouane Ben Saïd (étudiant en musique) “C’est dommage qu’on n’a pas informé le public de ce fameux orchestre. Pas un mot sur le maestro syrien Abou Jacem. De Bruno, l’universitaire et premier soliste de l’orchestre national français. On n’a rien fait pour toucher le public pour qu’il puisse venir découvrir le travail de ce soir. Pour moi, je ne peux qu’être comblé de n’avoir pas raté cette soirée du grand art. Du vrai art. C’est ça qui reste en fait. La musique des années 1940 n’ a pris aucune ride et ne vieillira jamais. Ce n’est pas de l’éphémère . Bravo et merci Garfi”. Z.A. ____________________________ Flashs * Avant Théâtre romain de Carthage. Il est 21h00, une armada d’hommes jalonnent toutes les issues et refusant l’entrée aux journalistes pour qu’ils fassent leur boulot dans les coulisses. Ils étaient plus nombreux que les mélomanes devant le guichet. -Dix minutes après, le même rite de chaque soir. Une caravane de mômes se glisse et prend vite place sur les gradins -On apprend qu’à la dernière minute, le billet vaut 10 dinars au lieu de 16. * Durant -Un silence quasi religieux. Pas le moindre bruit et pas d’officiel au premier rang comme le fut le cas pour les spectacles précédents. Les plus bavards ont vite quitté les gradins.


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com