«La Terre des âmes errantes» de Rithy Panh : La misère globale





Le creusement des tranchées pour faire passer un réseau de fibre optique dans un Cambodge meurtri par une récente guerre civile inspire à Rithy Panh, un film douloureux et tendre sur l’inhumaine condition des êtres déracinés. Et les inconséquences de la globalisation. “Hier en creusant, mon mari a trouvé un os. Ca doit être un os d’être humain. Depuis, je vois chaque soir dans mon cauchemar un zombie qui veut m’épouser. Nous prions tous les jours, mon mari et moi pour le chasser. Mais il est toujours là chaque soir. J’ai peur. Que doit-je faire?”. La jeune femme, qui parle ainsi est une rescapée du génocide cambodgien commis par les Kmers rouges entre 1974 et 1979. Pour survivre dans un pays qui se remet difficilement du drame qu’il vient de vivre, elle travaille dans un chantier pour creuser des tranchées, au milieu des mines antipersonnel, qui serviraient à faire passer un réseau de fibre optique à travers tout le Cambodge d’Est en Ouest, des frontières de la Thaïlande à celles du Vietnam. Des dizaines d’hommes et de femmes pauvres comme elle, en guenilles, la peau grillée par le soleil, les mains blessées par le travail, traversent le pays, en suivant le tracé des tranchées, campant au bord des routes, et travaillant jour et nuit, à creuser l’interminable fossé, vivant de peu, vivant de rien, oubliés de tous, meurtris et désespérés mais qui ont la décence de rester dignes et honnêtes, de rire parfois et de pleurer, sans haine aucune, presque heureux d’avoir été épargnés (pour combien de temps encore) par la mort qui rode de partout et qui peut les rattraper à tout moment, entre deux coups de houe : une mine qui explose ou une machine qui dérape ou une blessure qui enfle, et pourrit. Dans son film documentaire, “La Terre des âmes errantes”, tourné en 1999, le réalisateur français d’origine cambodgienne, Rithy Panh nous dresse à travers ce portrait à la loupe, un tableau de la situation des populations chassées par la guerre, de leur village et de leurs terres et qui errent à travers un pays ravagé, pour gagner de quoi survivre. Rithy Panh évite les pièges de l’apitoiement sur le sort de ces “âmes errantes”,comme celui de la dénonciation directe de la situation qui prévaut au Cambodge. Il se contente de filmer des hommes et des femmes aux prises avec une histoire qui les écrase, mais qui luttent pour continuer à exister et qui parlent et qui témoignent. Entre révolte et désespoir, rêve et résignation. A travers le récit de leurs souffrances, le film dénonce pêle-mêle les atrocités commises par les hordes sauvages de Pol Pot, l’incompétence d’un gouvernement qui abandonne des populations entières à leur triste destinée, l’indifférence des multinationales qui se soucient peu des conditions de travail dans leurs chantiers, les contremaîtres verreux et corrompus qui n’hésitent pas à voler les salaires des miséreux employés dans ces chantiers, l’insensibilité des habitants des villes, petits bourgeois attachés à leur vulgaire confort individuel, qui voient ces hommes et ces femmes trimer au bord des routes sans même prendre la peine de les voir. Il dénonce aussi, à travers ce multiple procès qui n’en est pas un, les inconséquences d’une globalisation qui, loin de transformer le monde en un immense village, le parcelle encore davantage et y tolère des ilôts d’une misère que l’on croyait à jamais révolue. Zohra ABID ____________ * Le film a été projeté avant-hier soir à la salle El Hamra de Tunis, en présence du réalisateur


Articles Similaires:



Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com