Le cinéaste cambodgien Rithy Panh au “Quotidien” : “Ce qui se passe au Moyen-Orient est un génocide de l’identité”





Cinéaste de la mémoire, Rithy Panh a réalisé plusieurs films de fiction et de documentaires où il a cherché à interroger les acteurs du drame du Cambodge contemporain, notamment durant le régime des Khmers rouges. Dans ce travail de mémoire, il a donné la parole aussi bien aux victimes qu’aux bourreaux. Il a parlé aussi des morts et décrit les souffrances des vivants. Le réalisateur, qui préside la Commission Fonds Sud Cinéma 2005, a été parmi nous à l’occasion de la présentation d’un cycle de ses films du 26 au 28 mai au Théâtre El Hamra, Tunis, à l’invitation de l’Institut français de coopération. Entre deux projections, il nous a accordé cette interview. * A votre premier retour au Cambodge après dix ans d’absence, qu’est-ce qui vous a frappé le plus? — Il n’y a pas une seule chose ou un fait précis. Mais c’est l’ensemble de tout un système destructeur qui a dépassé la torture physique et psychologique. C’est comment arrive-t-on à réduire tout un peuple à l’esclavage en le privant de sa liberté, même la plus intime, éliminant les gens de culture… Les rescapés n’ont plus de repères ni dans la religion, ni dans la morale, ni dans la famille, ni dans la culture. Ils ont perdu tout repère d’identité. Ce qui a été sauvé de leur mémoire est profondément enfoui dans les blessures qui sont encore loin de se cicatriser. * La situation a-t-elle vraiment changé avec la chute du régime de Pol Pot? — Le régime est tombé en 1979. Mais les Khmers rouges ont laissé un pays en ruine et pas assez de traces. Le génocide n’est pas seulement dans le nombre des morts. Mais le vrai génocide, c’est quand l’identité est détruite. Et il est dur de bâtir une identité avec ces gens morts-vivants, vivant au degré zéro. Ce n’est pas facile de mettre sur pied un corps social criblé et mutilé. Le fantôme de la mort, de la fin ne cesse de rôder. Pour commencer une nouvelle vie, il faut aussi raser le tout sans perdre les repères: lieux, photos, archives, preuves,… et une mémoire à déverrouiller et que justice soit rendue. Ce n’est plus de supporter les deux millions de morts massacrés et tués. Ces chiffres sont beaucoup et rien. Car pour moi, il s’agit de deux millions de vies massacrées, torturées et tuées. Personnellement, je suis témoin obstiné et je tiens à la vie. Il faut donc effectuer chez tous ces gens l’image de la dictature et leur redonner une mémoire, un visage, une vie. Moi, je suis resté au Cambodge jusqu’à la chute des Khmers rouges et ma vie, je la dois aux morts. Il a donc fallu que je parte, après avoir tout perdu, et je me suis retrouvé en France. Parfois, quand vous êtes blessé jusqu’à la moelle, vous faites des choses et vous n’arrivez pas à comprendre, à expliquer pourquoi. Peut-être pour me reconstruire! Ces gens qui ont comme moi survécu aux diverses catastrophes, doivent réapprendre tout et commencer de zéro. Même les premiers gestes de la vie. Et tourner la page. Mais une page qu’on tourne doit être écrite et non vide. C’est ça le travail de reconstruction d’identité. L’économie et la politique sont pour le moment très fragiles et le peu d’archives qui existe peut disparaître du jour au lendemain. La mémoire doit être revisitée et il faut se réconcilier avec le passé pour pouvoir se prendre en main. Ceci n’est pas spécifique au Cambodge. Mais pour tous les pays opprimés, tous ces peuples qui vivent des drames. * Dans “La Terre des âmes errantes” vous évoquez en filigrane la mondialisation. Vous semblez sceptique vis-à-vis de ce régime inégalitaire. — Je ne suis pas contre la mondialisation. A condition qu’on respecte les cultures des autres et surtout de ne pas exploiter la main-d’œuvre à bon marché. Mais c’est toujours bien d’être en contact, de communiquer, d’échanger les points de vues. La mondialisation est ouverture et non projet de domination économique. Il faut qu’il y ait un échange culturel entre les pays riches et pauvres et qu’il soit épanoui. Que le Cambodgien puisse par exemple voir un film tunisien et que ce dernier puisse à son tour découvrir le Cambodge à travers le cinéma, est une excellente chose. Mais à chacun son identité qu’il doit jalousement protéger. Ce qui se passe actuellement au Moyen-Orient et ailleurs est atroce. C’est aussi un génocide de l’identité. C’est fait d’une autre façon. Mais la souffrance est la même. Quant aux images de ces souffrances, elles sont loin de nous parvenir. * Que vous inspire l’actualité en Irak, Palestine, Afghanistan? — Ca m’intéresse d’aller filmer dans les camps de ces régions. Mais le vrai travail de mémoire appartient aux cinéastes de ces régions. Qui doit se faire avec leur propre regard. Il leur faut beaucoup de courage et nous devons les aider à sauver leur mémoire. * Que pensez-vous du cinéma tunisien? — L’identité est fragile mais fonctionne. Il y a quelques cinéastes qui se défendent bien comme Moufida Tlatli, Nouri Bouzid, Taïeb Louhichi, Mohamed Zran… Ils représentent comme il faut leur pays. Leurs thèmes sont intéressants. Et ils peuvent aller encore plus loin avec l’image en s'attaquant aux vrais problèmes dans des documentaires. C’est important de rapporter aux gens la réalité toute crue. Interview conduite par Zohra ABID


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com