Anne Alvaro : La chair des mots





La comédienne française a partagé hier soir avec le public d’El Hamra à Tunis la passion du mot en lisant des extraits inédits de trois écrivains. Qui ont tous un attachement particulier au Maghreb. Il y a trente ans, Anne Alvaro était à Dougga. C’était sa première visite dans notre pays. Elle devait jouer dans une pièce au programme du festival de cette ville du Nord-Ouest. Le spectacle n’eut malheureusement pas lieu. Et pour cause: son maître d’œuvre s’est cassé la jambe et ne pouvait assurer la tenue de son spectacle. Anne Alvaro a dû donc attendre longtemps avant de revenir dans notre pays. Vendredi 10 juin, elle a donné lecture de textes de Jean Genet, Colette Fellous et Marianne Catzaras. On remarquera au passage que la comédienne a quelque chose en commun avec les auteurs qu’elle a choisis - en est-elle consciente?. Native d’Oran en Algérie où elle a passé les trois premières années de sa vie avant de partir s’installer en France -elle est donc ce qu’on appelle une «pied noir», elle a donc un lien affectif avec le Maghreb, tout comme Jean Genet, qui a longtemps vécu lui aussi au Maroc auquel il a consacré de très belles pages. Colette Fellous, native de Tunisie, continue de tirer de ses souvenirs d’enfance en Tunisie une bonne matière romanesque. Quant à Marianne Catzaras, elle est née à Djerba, dans une famille grecque et vit en Tunisie où elle mène une carrière de photographe et d’écrivain. Ce genre d’affinités rapproche beaucoup les êtres qui se découvrent des repères communs. Quand elle a quitté Oran au début des années 1950, Anne Alvaro s’est installée avec sa famille à Créteil dans la banlieue parisienne. Le théâtre, elle tombe dedans dès l’âge de 9 ans. Car, parallèlement à ses études, la gamine fréquente les gens du théâtre au Conservatoire de la ville, le seul endroit, où la «seule élève», se sentait vraiment heureuse et comblée. Peu à peu, le théâtre est devenu sa raison d’être. La «révolution» de Mai 68, a constitué un tournant dans sa vie. Elle abandonne ses études et constitue avec des jeunes amateurs de théâtre, comme elle, de sortes de «bandes» qui créent, produisent et jouent des pièces dans des endroits de fortune. Dans les années 1970, Jean Negroni, ancien collaborateur de Jean Vilar du Théâtre national de Chaillot, la remarque, parfait sa formation d’autodidacte et lui ouvre les yeux sur les grands textes du théâtre contemporain, notamment ceux de l’Espagnol Garcia Lorca. Désormais sa voie est tracée. Elle incarnera de nombreux rôles dans plusieurs pièces de répertoire comme «Roméo et Juliette» de Shakespeare avec son compagnon, le metteur en scène Denis Llorca, le «Goût des autres» d’Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri, où elle joue le rôle d’une tragédienne qui donne des cours d’anglais pour joindre les deux bouts. Ce rôle lui vaut le César du second rôle féminin en 2001. Elle interprétera, deux ans après, le personnage principal de «La chose publique» de Mathieu Almaric. Elle prête aussi son nom au cinéma et à la télévision. Aujourd’hui, elle prend plaisir à écrire et à adapter à des textes d’auteurs classiques. «Le silence de Molière» qu’elle vient d’achever sera monté au théâtre de Chaillot à Paris en janvier 2006. Elle s’apprête aussi à jouer le personnage de l’écrivain Simone de Beauvoir, compagne de Jean-Paul Sartre dans un téléfilm qui sera coproduit notamment par Raï, France 2 et Arte. Elle devra voyager à Cuba et à Moscou où de nombreuses séquences vont être filmées. L’intérêt pour Anne Alvaro pour la littérature, elle le doit à Denis Llorca qui lui a fait découvrir beaucoup d’auteurs contemporains et lui a surtout fait découvrir le plaisir du texte lu et écrit. Sur une autre scène, presque nue, en solo, la comédienne lit. Et donne sous un voile de lumière tamisée du ton et de l’épaisseur à l’écrit. «Parfois, si l’actrice se costume, dispose un léger décor, quelques éléments scéniques ou lit avec d’autres, la lecture se fait plus théâtrale. C’est d’ailleurs par sa capacité à quitter la page - son support, son abri et son tremplin- que la lectrice devient actrice et personnage, métamorphose discrète et plus ou moins achevée selon le degré de connivence qu’elle choisit d’établir avec le public», lit-on à propos de l’invitée dans l’affiche mensuelle éditée par l’Institut français de coopération (IFC). Anne Alvaro qui aime lire les extraits inédits de grands auteurs est avant tout une grande actrice qui aime la scène et toute mise en scène. «C’est à cet endroit-là que j’ai voulu être toute ma vie», nous a confié avec un brin de modestie la comédienne qui aime partager avec son public l’amour du texte. Cette passion du mot, à la fois chair et sens, le mot incarné, représenté et surtout vécu, senti et offert en partage. Zohra ABID


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com