«Asrar Abdallah» : La vie derrière soi





Depuis son premier recueil de nouvelles “Les cités du migrateur”, qui a reçu le Prix du ministère de la Culture en 1978, Habib Selmi construit une œuvre romanesque à la fois exigeante et très personnelle, qui compte six romans et deux recueils de nouvelles. Il est aujourd’hui le romancier tunisien le plus connu dans le monde arabe et le plus traduit dans les langues étrangères, notamment le français et l’allemand. Habib Selmi, qui vit depuis une vingtaine d’années à Paris, où il enseigne la langue arabe, semble avoir trouvé enfin son rythme de croisière avec la publication d’un nouveau roman tous les deux ou trois ans. Son avant-dernier roman Les amants de Baya (le deuxième à avoir été traduit en français —et publié aux éditions Acte Sud, à Marseille—, après La Montagne des chèvres, deux ans auparavant) a été couronné par le Prix Spécial du Comar en 2002. Le tout dernier, Asrar Abdallah (Les secrets de Abdallah) vient de paraître en arabe à Beyrouth au Liban (édition Dar Al Adab, 272 pages). Dans un style très dépouillé, qui se caractérise par une grande économie de langue conjuguée à un grand souci du détail, l’auteur raconte les tribulations de Abdallah, un gendarme à la retraite, qui régente son petit monde comme un dictateur qui règne sur un empire. Tout chez lui est en demi-teinte, moins clair qu’obscur, vaguement mystérieux, dérobé à la lumière des hommes, volé à la vérité des dieux. Abdallah vit dans un village du centre de la Tunisie, El-Ala (village natal de l’auteur). Nous sommes à la fin des années 1950 au lendemain de l’Indépendance. Divorcé d’une première femme, Dada El Akri, qui lui a donné une fille, Zohra, le septuagénaire a épousé, en seconde noce, une femme beaucoup plus jeune que lui, Khadija. Cette dernière, qui est issue d’une famille très pauvre, est complètement soumise aux humeurs et aux diktats de son mari auquel elle a quand même donné un garçon Mustpaha. Tout ce beau monde vit dans deux maisons contiguës. La première, assez spacieuse, héberge Abdallah, sa jeune épouse et son enfant. Dans la seconde, plus exiguë, vivent Dada El Akri, une vieille femme inculte mais dotée d’une forte personnalité, sa fille Zohra et le mari de celle-ci. Abdallah nous est décrit sous les traits d’un être un peu maniaque —il pense tout le temps à ses biens mal acquis et aux moyens de préserver les documents de propriété—, paranoïaque sur les bords —voyant des ennemis partout—, mais aussi voyeuriste, qui passe son temps à épier ses proches, à décrypter leurs gestes, à tendre l’oreille à leurs chuchotements. Ses relations avec les autres habitants du village —voire à l’espèce humaine toute entière— sont empreintes des mêmes suspicions. Un jour, Abdallah prend peur: une bande de justiciers, un peu voyous, les Gharaba, sème la terreur dans la région. Elle a déjà tué plusieurs notables dont la plupart ont servi, comme lui, les autorités de la colonisation. Son tour viendra-t-il un jour? Abdallah sort son vieux fusil de chasse et se barricade chez-lui. Le monde qu’il a passé son temps à verrouiller autour des siens, se referme finalement sur lui. Son angoisse est à son paroxysme lorsqu’il meurt, non sous les balles de tueurs embusqués derrière les buissons ou les troncs des arbres —mais banalement— d’une crise cardiaque. Tout l’art de Selmi est de nous faire vivre dans la peau de cet être traqué, de nous rendre crédibles ses appréhensions, ses inquiétudes et ses peurs de nous le rendre presque humain, trop humain. L’atmosphère pesante —mais non dénuée d’humour noir, comme il se doit— dans laquelle il nous plonge, est portée par une langue avare en adjectifs —cette graisse du style—, époussetée, plus descriptive qu’analytique et surtout, débarrassée de tout pathos en rejetant tout psychologisme. L’écrivain ne juge pas: il fait vivre ses personnages, les montre tels qu’ils sont, les démasque. Le résultat est un roman dense et poignant, avare en événements mais riche en rebondissements, qu’on lit avec un mélange de plaisir et de trouble.. Zohra ABID


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com