Coopération tuniso-japonaise : Le volontariat au service du développement





La scène se passe au centre des handicapés mentaux de Kasserine. Yassine, 6 ans, atteint de la trisomie 21, ne quitte pas d’un pouce son éducatrice. Normal, dira-t-on, sauf que cette dernière est une jeune japonaise qui, malgré son handicap à elle, la langue, arrive à se faire comprendre et à se faire aimer par ce gamin. Comme elle, des volontaires japonais, se comptent en dizaines en Tunisie. Des jeunes et des moins jeunes qui offrent un savoir-faire et un savoir vivre fort appréciés. Tunis- Le Quotidien Des volontaires japonais chez nous, cela fait déjà plus de vingt ans qu’ils sont là. Depuis 1975, date de l’installation de l’Agence Japonaise de Coopération Internationale (J.I.C.A.) en Tunisie, plus de mille Japonais sont passés par notre territoire. Une enveloppe de plus de 120 mille dinars est allouée chaque année par la J.I.C.A. pour assurer ce type particulier de partenariat. Un effort fourni par Tokyo mais qui reste méconnu et très discret chez nous. Une lacune que la J.I.C.A. veut aujourd’hui combler. L’occasion de le faire s’est présentée lors d’une tournée de presse organisée dernièrement, couvrant une grande partie des régions tunisiennes, où, précisément, se trouve une bonne partie de ces volontaires. * Le social d’abord Des volontaires qui savent ce qu’ils veulent faire et comment le faire, à l’image de l’éducatrice de Yassine, Mlle Eriko Yaginuma. “Dès son arrivée elle savait exactement ce qu’elle pouvait faire. Elle a vite localisé les activités adéquates à ce type de handicapés”, explique M. Jamel Garmazi, coordinateur des associations de handicapés à Kasserine. Et elle n’est pas la seule à offrir son assistance au complexe de handicapés de Kasserine. Dans le cadre de la collaboration de la J.I.C.A. avec les associations locales œuvrant dans le domaine social (TAS, UTAIM, ASDA, et Essabasseb) trois autres jeunes volontaires japonais se trouvent à Kasserine. Il s’agit de M. Kenji Kurita, physiothérapeute, de Mlle Takana Ota, thérapeute de langue et de Mlle Kayo Matsui coordinatrice. Ce groupe de jeunes volontaires japonais veut “partager son savoir-faire en matière d’assistance des jeunes handicapés”, comme le fait valoir le physiothérapeute. Et là il parle de tout son savoir-faire puisqu’il ne fait pas seulement des massages et des cours de rééducation physique mais il réorganise les fiches des handicapés, les plastifie et rend d’autres menus services qui font de lui un homme indispensable. “Puisque je sais le faire” nous dit-il, tout simplement. “Il est plus utile et plus intéressant de faire partager son savoir-faire avec des gens qui en ont vraiment besoin. Ce qui n’est pas le cas au Japon où il y a beaucoup de physiothérapeute”, ajoute-t-il en guise de mise au point sur les raisons qui l’ont poussé à quitter son pays pour venir faire du volontariat à des milliers de kilomètres de chez lui. Un enthousiasme à faire du volontariat qui impressionne leur vis-à-vis côté tunisiens. “Nous sommes tous, éducateurs et élèves, impressionnés par le sérieux et la volonté de bien faire des volontaires japonais. Un exemple qui nous oblige, nous les locaux, à multiplier nos efforts en nous disant qu’il ne serait pas normal qu’un Japonais fasse plus que nous pour nos handicapés”, assure M. Ahmed Al-Naoui, directeur du complexe d’éducation et de rééducation des handicapés de Kasserine. C’est là, selon M. Jamel Garmazi, tout l’intérêt de ce type de coopération, à savoir le volontariat. “Généralement lorsqu’on parle de coopération, on parle d’aide matérielle. Des aides utiles, certes, mais éphémères. Ce n’est pas le cas avec les volontaires. Avec eux, on nous offre une expérience, un savoir-faire et un savoir-vivre qui est, à mon sens, plus important”, explique-t-il. Même constat pour M. Mustapha Al Arbi, directeur de l’Association Tunisienne d’Aide aux Sourds à Douz (ATAS) qui, lui aussi, bénéficie de l’assistance d’une jeune volontaire spécialisée dans la maroquinerie. “La particularité de la coopération avec les Japonais c’est qu’ils nous offrent de l’expérience et une nouvelle vision du travail qui nous est d’une grande utilité”, affirme-t-il mettant en exergue l’importance d’avoir dans son équipe d’éducateurs une jeune volontaire japonaise, ce qui, selon lui, apporte une certaine dynamique dans le groupe. L’enthousiasme de M. Arbi est partagé par la volontaire japonaise Mlle Kiyoko Takeda, une artisane de renom au Japon et qui a tout lâché pour venir faire du volontariat à Douz. “J’ai réussi avec ces enfants à faire de belles choses en peu de temps, et c’est là un plaisir que je n’avais pas ressenti lorsque je travaillais dans la société japonaise. J’ai réussi à faire quelque chose de bien avec des gens qui en avaient vraiment besoin”. * Une expérience profitable Comme Mlle Kiyoko, jeune volontaire japonaise, quatorze autres se trouvent dans plusieurs régions de Tunisie. Mais ils ne sont pas les seuls. Leurs aînés, des hommes âgés entre 40 et 69 ans forts d’une grande expérience professionnelle, se trouvent aussi en Tunisie et en plus grand nombre. Ils sont exactement quarante volontaires seniors, comme on les appelle du côté japonais, qui offrent leur savoir-faire dans le secteur de la mise à niveau de l’industrie tunisienne et de la recherche scientifique en général. Un nombre très important selon M. Eizen Irei représentant de la J.I.C.A. en Tunisie. “C’est le deuxième après l’Indonésie”, assure-t-il en expliquant cela par “le niveau de vie assez avancé en Tunisie”, un préalable très important pour ces hommes âgés. Et c’est tant mieux s’ils préfèrent venir en Tunisie. L’expérience acquise par ces volontaires seniors est fortement sollicitée par ceux qui en ont bénéficié. C’est le cas du Centre Sectoriel de Formation aux Arts du feu de Nabeul (CSFAF) où trois volontaires seniors évoluent depuis deux ans. Des experts en fabrication de céramique qui, selon les ingénieurs du centre, ont réussi à introduire de nouvelles techniques de fabrication à haute température qui devront donner un produit céramique très résistant. Pourtant ces volontaires font preuve de modestie. “Nous avons trouvé en Tunisie des techniciens de haut niveau qui savent ce qu’ils veulent faire. Au fait, eux aussi nous ont appris beaucoup de choses”, assure M. Shoji Fukami, tourneur qui comme ses deux accompagnateurs, M. Teiji Maekawa, décorateur, et M. Junji Tsuboi, modeleur exprime sa satisfaction d’être ici en Tunisie. Satisfaction du devoir accompli partagée par M. Tabaaki Nishida, volontaire senior détaché à l’imprimerie de l’Office National de la Famille au Bardo. “Avant de venir offrir mes connaissances, moi aussi j’ai reçu le savoir des plus anciens. Il est donc normal qu’aujourd’hui je le transmets à d’autres qui en ont besoin”. Lui, il a introduit à l’imprimerie une nouvelle technique d’impression entièrement informatisée. Il faut dire aussi qu’il travaille sur du matériel japonais, offert par la J.I.C.A., et qu’il connaît bien. Un autre volontaire M. Fumio Murayama, microbiologiste, a lui aussi contribué à l’introduction d’une nouvelle technologie en Tunisie. En collaboration avec des chercheurs tunisiens de l’Institut National de Recherche Scientifique et Technique (INRST), le volontaire japonais a mis en place une nouvelle procédure pour collecter les affluents liquides des résidus solides d’origine urbaine. Il est par ailleurs en train de travailler avec une équipe tunisienne sur l’implantation de souches de champignons qui absorbent ces eaux très nocives. “J’ai fait des recherches pareilles en 1975 et je veux faire profiter les ingénieurs tunisiens des résultats obtenus”, affirme M. Murayama qui ne veut pas seulement transmettre une technologie, “mais savoir l’appliquer à la spécificité tunisienne”. * Un pari à gagner S’efforcer de faire profiter de son expérience tout en essayant de l’adapter à la spécificité tunisienne, c’est la mission que se sont donnée tous les volontaires rencontrés. Pourtant, de prime abord, le pari n’est pas évident. En effet et pour adapter son expérience aux besoins locaux; il faut d’abord comprendre le milieu dans lequel on évolue. Or la plupart des volontaires rencontrés ne maîtrisent pas l’outil principal de communication, à savoir la langue. C’était là l’un des problèmes exprimés par ceux qui ont eu l’occasion de travailler avec ces volontaires japonais. Une entrave qui, sans diminuer l’apport de ces volontaires, entrave en partie son bon déroulement et peut même le rendre problématique. C’est le cas d’un thérapeute du langage, d’une langue qu’on ne maîtrise pas. La J.I.C.A. qui supervise ce volontariat japonais semble avoir pris conscience de ce problème puisqu’elle subventionne des cours de français et d’arabe dialectal à tous les volontaires. Mais ceci semble être nettement insuffisant. Ceci est d’autant plus vrai, comme nous le signale M. Irei, qu’il est difficile de convaincre des hommes d’un certain âge à apprendre une nouvelle langue. Il affirme toutefois que la J.I.C.A. essaye de trouver d’autres solutions comme celle d’offrir le service d’interprètes comme cela se fait avec les volontaires seniors au Centre des Arts du Feu. La J.I.C.A. semble en effet tout faire pour réussir la transmission de savoir-faire japonais à des Tunisiens. C’est qu’elle compte sur ces mêmes Tunisiens pour transmettre ce même savoir à d’autre pays dans le cadre de la coopération Sud Sud. L’une des priorités de la Conférence Internationale de Tokyo pour le Développement de l’Afrique (TICAD) Mohamed Ali Ben Rejeb _______________ Portrait d’une jeune volontaire Kayo, la plus tunisienne des Japonaises Cela fait quatre ans et quatre mois que Mlle Kayo Matsui est en Tunisie. Une longévité sans pareil surtout lorsqu’on sait que le mandat d’un volontaire est généralement prévu pour une durée de deux ans. D’ailleurs, à l’écouter parler, on croirait que c’est une Tunisienne. Une Tunisienne de l’intérieur qui appuie sur le “guè” en parlant. Agée de 28 ans, Mlle Kayo, comme ils l’appellent tous à Kasserine, où elle est affectée depuis maintenant quatre mois en qualité de coordinatrice des volontaires japonais au Complexe de l’Education et de Rééducation des Handicapés, avait commencé son expérience tunisienne en 1999 à Djerba. Elle entraînait au ping-pong les jeunes Djerbiennes. Pourtant rien ne prédisposait cette jeune fille, toujours souriante, à une telle destinée. Après quatre ans d’étude en sociologie, elle a travaillé au Japon dans une usine de plastique. Une vie que Kayo qualifie de “monotone”. Le déclic, selon elle, est venu un jour par hasard, alors qu’elle rentrait chez elle. “J’ai vu ma maison ancestrale. Mes arrières-grand-parents, mes grand-parents, mes parents ont vécu dans la même maison et ont fait la même chose. Et je devais faire pareil. C’était à ce moment que j’ai su qu’il me fallait faire quelque chose d’autre”. “Au Japon les gens sont très fermés. Une île où on est isolé du reste du monde. On parle japonais, on vit selon les traditions japonaises et on ne connaît rien d’autre. Tout est déjà tracé d’avance et on n’a pas le droit de sortir des rails ”, explique-t-elle. Or elle, comme la jeune génération japonaise “ veut se libérer, donner un nouveau sens à sa vie”. “Ceci est d’autant plus vrai pour les filles qui ne veulent pas se marier dès leur jeune âge, comme le veut la tradition, mais qui veulent avoir leur propre vie”, ajoute-t-elle. D’ailleurs, pour elle, ce n’est pas un hasard si les jeunes volontaires sont principalement des filles. Des filles qui voulaient faire autre chose que d’être une femme au foyer. Ce quelque chose d’autre a été pour Kayo, le volontariat. L’idée est venue le jour où elle a vu un avis de recrutement pour jeune volontaire. On voulait une fille, entraîneur de ping-pong. Or c’est un sport qu’elle connaissait bien. C’est ainsi qu’elle s’est trouvée en Tunisie. Un pays dont elle avait su, par ouï-dire, qu’il faisait bon y vivre. “Et c’est vrai, dit-elle, que je me plais ici en Tunisie”. M. A. B. R.


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com