Ibrahim Letaïef au “Quotidien” : «Le cinéma tunisien se porte bien, mais…»





Il fait partie d’une nouvelle génération de réalisateurs qui œuvrent dans le but de donner au cinéma tunisien une nouvelle image au triple plan national, régional et international. Dans l’entretien qu’il accorde au Quotidien”, Ibrahim Letaïef dresse le bilan de la situation actuelle de la production cinématographique en Tunisie, soulève les difficultés auxquelles fait face cette industrie et aborde moult questions portant sur le Septième Art. * Comment évaluez-vous la situation de la production cinématographique en Tunisie? – En terme de production, la situation du cinéma tunisien n’est pas aussi mauvaise qu’on a tendance à le croire. Nous faisons partie des pionniers de l’Afrique dans ce domaine. Notre production augmente au fil des années, tant au niveau de la qualité que de la quantité. Aujourd’hui, nous pouvons nous targuer de faire partie des trois premiers pays qui produisent le plus de films. Les deux autres pays qui déploient assez d’efforts dans ce domaine sont le Maroc et l’Afrique du Sud. Toutefois, il existe un problème de distribution que rencontre la production cinématographique nationale. Mis à part le succès enregistrés par “Le Prince” de Mohamed Zran, d’autres films continuent de connaître un problème de distribution. C’est le cas de la “Koutbia” de Naoufel Saheb Ettabaâ et de “La boîte magique”, de Ridha Bahi, entre autres. Par ailleurs, la production cinématographique est confrontée à un autre problème de taille lié à l’absence de laboratoires. Ce problème engendre un renchérissement des coûts de la production cinématographique. Toutefois, je reste optimiste, puisque notre cinéma ne cesse d’enregistrer des succès sur le continent africain. * D’aucuns parlent justement de manque de moyens financiers ou de financement des projets cinématographiques dans notre pays. Cette hypothèse vous semble-t-elle vraie? – De par mon statut de réalisateur, je peux vous avouer que certains cinéastes rencontrent un problème de montage financier. Mais on peut s’estimer heureux, car il existe en Tunisie une possibilité d’acquérir des financements locaux parfois assez consistants pour lancer un projet de réalisation d’un film. Il existe cependant un autre problème, celui du coût élevé du financement de nos films... La principale cause à l’origine de cette situation c’est surtout l’absence d’une industrie cinématographique locale. Sinon, on peut se suffire aux seuls financements locaux. Mais ce problème de financement n’est pas inhérent au seul cinéma tunisien. On le trouve un peu partout ailleurs. * Votre film “Visa” a remporté le Tanit d’or des courts métrages lors des dernières Journées cinématographiques de Carthage (J.C.C), est-ce que cette consécration est un signe de bonne santé du cinéma tunisien? – Je tiens à signaler d’abord que je ne suis pas le premier cinéaste tunisien à être primé. Ce succès est en quelque sorte une grande consécration pour le cinéma tunisien et une récompense pour moi-même. “Visa” a été aussi primé à Montpellier, lors du Festival du cinéma méditerranéen, puis au Benin, à l’occasion du Festival international de “Wida”. Il a été en revanche ignoré au Festival pan-africain du cinéma de Ouagadougou au Burkina Faso (Fespaco) qui vient de prendre fin. Toutefois, il continue son bonhomme de chemin. Il prendra part au Festival cinématographique de Milan, cette semaine et prochainement il sera projeté lors de la rencontre cinématographique de Tetouan au Maroc qui aura lieu à la fin de ce mois. “Visa” sera également au rendez-vos à Angers du 5 au 9 avril, puis à Avignon et à Bobigny en France. Il continue aussi d’être demandé par d’autres festivals. Bref, il fait partie d’une série de courts métrages qui ont démontré l’émergence d’une nouvelle génération de cinéastes, comme Farès Naâna, Fehdi Chebbi, Mohamed Ben Attia, Khaled Barsaoui, entre autres, sur lesquels on peut compter pour le renouveau du cinéma tunisien. * L’émergence de cette nouvelle génération de réalisateurs tunisiens a-t-elle donné un nouveau visage au cinéma tunisien? – L’émergence des jeunes cinéastes a été suivie depuis un certain temps par la réalisation d’un nombre important de courts métrages d’une nouvelle version cinématographique, ainsi que l’apparition de jeunes acteurs. Issues, pour la plupart, de l’Institut supérieur des Arts dramatiques de Tunis, ces deux générations de réalisateurs et d’acteurs augurent ainsi le nouveau visage du cinéma tunisien qui a devant lui un bel avenir. C’est tout à fait normal que notre cinéma se renouvelle. Mais les jeunes cinéastes comme les acteurs doivent travailler de leur côté pour s’imposer dans le monde du Septième Art. S’agissant des jeunes acteurs, il est opportun de rappeler que conquérir une place respectable dans le monde du cinéma dépend aussi du rôle qu’on leur attribue, mais aussi du casting et du travail effectué durant le film. * Quels sont les problèmes que rencontrent les jeunes réalisateurs aujourd’hui? – Le début de toute carrière est difficile. Dans le domaine de la réalisation cinématographique, pour se faire une place au soleil, il faut cravacher dur. Il faut, d’abord, trouver un producteur, prêt à financer le premier projet. Cette phase est considérée comme la plus importante au début de la carrière d’un jeune cinéaste. C’est aussi l’étape où le travail du producteur s’avère aussi bénéfique pour le réalisateur. Le producteur doit, en effet, œuvrer pour dénicher les jeunes réalisateurs talentueux. Mais c’est aux cinéastes de prouver leurs capacités et leurs talents. Il faudrait à mon avis assurer un suivi des jeunes réalisateurs, talentueux pour qu’ils puissent poursuivre leur carrière. En 2004, il y a eu une quinzaine de courts métrages réalisés par les jeunes cinéastes tunisiens. Seuls les talentueux peuvent aspirer à continuer leur carrière, mais à condition qu’ils soient bien encadrés. * Qu’en est-il justement de l’état de l’encadrement et de la formation? — La formation de nos cinéastes est souhaitable mais pas nécessaire parfois. Il arrive que de bons réalisateurs sortent d’autres écoles de la vie, mais le plus important est que le réalisateur puisse répondre au goût du public cinéphile et de sentir le besoin et l’envie de raconter une histoire. Cette hypothèse n’est pas valable pour les techniciens du cinéma. En effet, la formation est impérativement indispensable pour les métiers comme les chefs-opérateurs, les scripteurs ou les metteurs en scène entre autres. * Comment évaluez-vous les feuilletons et les séries diffusés sur nos chaînes télévisées? — La production télévisuelle nationale, notamment le programme dédié à la diffusion des séries et des feuilletons tunisiens, est encore très insuffisante. Mis à part les programmes ramadanesques, la production locale est quasiment absente sur les écrans nationaux. Pour remédier à ce problème, tous les acteurs de la production audiovisuelle doivent travailler la main dans la main pour garantir une production cinématographique quantitative et qualitative. Le cinéma a besoin de la télévision et vice-versa. * Nos salles de cinéma ne drainent pas un grand public sauf lors de certaines manifestations. Quelles en sont les raisons, selon vous? — Le principal problème à l’origine du manque de fréquentation de nos salles de cinéma est d’ordre géographique. En effet, 80% de nos salles de cinéma sont concentrées au centre-ville de Tunis. Or, Tunis est aujourd’hui une ville éclatée en plusieurs quartiers et arrondissements. Je pense que les responsables de nos différantes instances culturelles doivent travailler sur le facteur de la proximité. C’est-à-dire que les salles de cinéma doivent aller vers le public. C’est en quelque sorte une façon d’opter pour une meilleure répartition de nos salles. La mise à niveau de toutes nos salles et une meilleure programmation cinématographique sont des facteurs incontournables pour drainer le public. Mais il est temps aussi que nos responsables culturels pensent à mettre en place le système des “multiplex” qui consiste au regroupement des salles de cinéma en une seule unité qui comprend aussi des centres d’animation pour des familles. C’est en quelque sorte une façon de drainer le grand public comme c’est le cas au Maroc et en Europe. * On assiste, actuellement, à la prolifération du phénomène du piratage qui n’épargne pas la Tunisie. Etes-vous aussi menacés par ce fléau et que faites-vous pour y faire face? — Comme tous les réalisateurs et artistes d’une manière générale, le danger de ce phénomène nous menace aussi. Mon souhait est que le droit d’auteur de tous les artistes, réalisateurs et producteurs soit sauvegardé. Malheureusement, il n’y a pas de politique claire dans ce sens. Ailleurs, on trouve dans certains pays des lois et des législations. Pourquoi pas chez nous? * D’aucuns ne cessent de critiquer la programmation dans certaines salles des films de série “B” et “C”. Comment réagissez-vous par rapport à un tel fait? — Dans certaines salles de cinéma, les programmeurs sont tombés dans des solutions de facilité. Ils proposent, en effet, des films de séries “B” et “C” pour attirer une catégorie de cinéphiles. C’est une façon de les détourner du vrai cinéma. Ainsi, une grande partie du public cinéphile déserte nos salles. Et c’est le cinéma tunisien qui en fait les frais. Entretien conduit par Ousmane WAGUE


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com