“L’opéra de Quat’Sous” : Au royaume des hommes fauves





Après le Théâtre Municipal de Sfax où il a été présenté avec brio jeudi dernier, “l’Opéra de Quat’Sous» d’Olivier Desbordes et d’Eric Perez a marqué son entrée d’une pierre blanche, à la prestigieuse bonbonnière de Tunis, samedi dernier. Ce spectacle d’un genre particulier conciliant entre plusieurs types d’art comme l’opéra et le théâtre, entre autres, a drainé un public nombreux. “L’Opéra de Quat’Sous” est un spectacle à part. Il s’inspire du genre d’opéra traditionnel actualisé et dans lequel les différentes scènes d’opéra font bon ménage avec des tableaux théâtralisés où se mélangent des références de jazz aux répertoires classiques de Bach et au choral luthérien. Ce mélange insolite a été mis en exergue samedi dernier au Théâtre Municipal de Tunis par les acteurs de “l’Opéra de Quat’Sous” sous la direction de leur chef David Jobel. Il était 20heures et 45 minutes quand la troupe monta sur scène. Ceux qui n’étaient pas habitués à ce type de spectacles avaient cru que la troupe allait reproduire les prestations classiques de l’opéra, sans plus. Mais le premier tableau présenté a tout chambardé. Il était du genre d’opéra théâtralisé qui restitue à la fois l’ambiance scénique d’antan des cabarets et le paysage des spectacles traditionnels des campagnes de l’Hexagone. Ce premier tableau a également traité de nombreux thèmes portant aussi bien sur l’ambiguïté de notre monde que sur la complexité des relations entre amis et membres d’une même famille ainsi qu’entre amoureux ou époux. Il fini sur une note comique qui a émerveillé et décontracté l’assistance. La particularité de “l’Opéra de Quat’Sous” réside dans ses différentes scènes qui touchent à différents domaines de la vie. Tantôt les acteurs y interprètent des scènes restituant des disputes où on assiste à d’âpres discussions et même à des combats au corps à corps entre les principaux personnages, tantôt ils ont recours à des scènes d’amour “osées” pour montrer certaines vicissitudes liées à ces rituels sociaux comme les fiançailles et les mariages entre autres. D’autres événements «affreux et abominables», comme la prostitution, les guerres, l’exclusion sociale entre autres -qui sont quelques-uns des maux de notre monde- y ont été également mis en scène. Comme si “l’Opéra de Quat’Sous” voulait décrypter les illusions et les énigmes de notre monde ! Un monde où «l’homme est un loup pour l’homme» selon l’expression de Thomas Hobbes. Et d’ailleurs, l’un des acteurs n’a pas manqué de s’interroger dans les termes suivants: «Pourquoi tant d’horreurs ? L’amour du bien ne fait-il pas l’horreur du pêché ?» : telles sont quelques-unes des questions soulevées à travers les différentes scènes de ce spectacle. * Au-delà des représentations Le décor de “l’Opéra de Quat’Sous” revêt un caractère particulier. Il reste harmonieusement collé aux différentes idées traitées à travers les tableaux du spectacle présenté. Parmi les tableaux remarquables , on trouve l’image d’une cage aux fauves «qui se monte et se démonte» selon l’expression d’un commentateur et «où germent tous les dangers et même toutes les misères du monde». C’est donc «l’empire du chaos» et de la violence où le sang coule à flot et où l’homme «violente, désenchante et réduit son prochain au maximum d’obéissance» tel que décrit par Nietzsche. Cette situation digne d’ «une tragédie du roi Christophe» a été illuminée par les deux metteurs en scène par la couleur rouge que produit le jeu de lumières. Dans ce décor, on trouve une autre image très intense, «tachée de sang». Elle est axée principalement sur la violence. C’est «La bataille des pendus», une scène de François Villon. De nombreuses autres situations du même genre à l’instar de la bataille rangée qui eut lieu entre le marié et ses courtisans et d’autres combats au corps à corps en donnent également une autre illustration flagrante de la violence. Mais “l’Opéra de Quat’Sous” ne se réduit pas à cette seule dimension de la violence. En effet, derrière des grilles dressées sous forme de mur au milieu de la scène, on peut voir tout un orchestre symphonique qui joue une musique classique; un genre de symphonie de campagne, créant ainsi une formidable narration, laquelle concilie harmonieusement les différents tableaux entre eux. En fin de compte, on peut présenter “l’Opéra de Quat’Sous” comme un spectacle qui joint l’utile à l’agréable et où chaque mot, chaque scène ou geste véhicule un message spécifique, comme pour dénoncer, tous azimuts, le mal de notre monde. Bien que relevant du style de l’opéra traditionnel, les tableaux de ce spectacle demeurent plus que jamais actualisés et s’appliquent de façon incontestable à notre monde et à ses désillusions quotidiennes. Un monde dans le quel le plus puissant tente de s’approprier «le monopole illégitime de la violence» selon l’expression de Max Weber, tout en cherchant aussi «le maximum d’autorité et le maximum d’obéissance» au sens décrit par Hobbes. En tentant de restituer ces différentes scènes, “l’Opéra de Quat’Sous” se fait, sans le vouloir, l’héritier d’une tradition théâtrale du genre opéra théâtralisé qui s’inscrit dans la lignée de celui du dramaturge anglais Shakespeare qui avait prôné «un théâtre qui vieillit mais en restant actuel». Ousmane WAGUE


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com