Rencontre-débat : Aux sources de l’art tunisien





Une table ronde au club culturel Tahar Haddad pour débattre de l’art en Tunisie. Sur le bloc-notes : l’Ecole de Tunis, les artistes d’après, et tous… les autres. Il est temps d’en prendre note d’avoir de la distance et brosser des tableaux de la situation. L’initiative ne manque pas d’intérêt :organiser un cycle de rencontres sur l’art contemporain en Tunisie. Le lieu s’y prête bien : le Club culturel Tahar Haddad, aujourd’hui dirigé par une artiste peintre. Le choix porté sur Sophie El Goulli pour animer ces rencontres est tout aussi judicieux. Historienne de l’art, ancienne enseignante à l’Ecole des Beaux-Aarts, critique d’art qui a officié dans la presse écrite au cours des trente dernières années et surtout écrivain, auteur de plusieurs romans, recueils de poèmes et ouvrages sur l’histoire de l’art en Tunisie, Sophie El-Goulli est la personne la mieux indiquée pour encadrer ce genre de rencontres. La séance inaugurale organisée vendredi a montré, une nouvelle fois, que nos artistes et critiques assument très mal leurs divergences et laissent parler plus leurs subjectivités et leurs a priori. Nous écrivons cela car nous pensons que l’introduction au débat présentée par Sophie El Goulli était une bonne invitation à la réflexion et pouvait alimenter un débat pluriel et constructif sur le début et l’évolution de l’art dans notre pays. Ce ne fut malheureusement pas le cas. Les intervenants, ou certains d’entre-eux, ont profité de l’occasion pour régler de vieux comptes et exprimer des frustrations personnelles. Le débat n’a pas gagné en hauteur, ni en profondeur d’ailleurs. Et c’est dommage. Peut-être que la prochaine séance prévue le 28 mars, permettra de rectifier le tir et de placer le débat dans son contexte intellectuel, loin de tout esprit de chapelle. Pour revenir à l’exposé de Sophie El Goulli, on notera d’emblée son hostilité de principe à la peinture coloniale qui fut, à la fin du 19ème et le début du 20ème siècle, la source à partir de laquelle la peinture tunisienne s’est développée. Selon Sophie El Goulli, la peinture dite orientaliste, celle produite par des peintres français ayant séjourné au Maghreb (ou ailleurs), tels Eugène Delacroix et Eugène Fromentin avaient peint des scènes exotiques qui séduisaient le public occidental mais portaient un regard déformant sur la société maghrébine. Ce regard n’était pas innocent ni désintéressé. Il était en accord avec l’idéologie colonialiste qui présentait les peuples colonisés comme étant des populations d’ignorants dénués de culture et de valeurs. C’est le regard porté par une civilisation qui se considère comme supérieure sur une population qu’elle se donnait pour mission de civiliser. * Peindre les couleurs extérieures Ces peintres ont reproduit sur leurs toiles, outre leurs propres préjugés, les couleurs extérieures des pays du Maghreb. Ils n’ont pu accéder à l’âme de ces peuples réduits ainsi au statut de simples figurants ou de décor. Les premiers peintres tunisiens de souche, c’est-à-dire arabes et musulmans, tels Yahia Turki ou Noureddine Khayachi, ont eu le mérite de s’approprier la peinture de chevalet comme un moyen d’expression moderne. Ils ont eu aussi le mérite de brader l’interdit islamique de la représentation des figures humaines. Ce qui a demandé une sacrée dose de courage à une époque où la colonisation poussait les Tunisiens à s’atteler à leur identité arabo-islamique. Ils n’ont pu, malheureusement, se détacher totalement de la peinture dite orientaliste en reproduisant eux-mêmes ce même regard exotique sur leur propre société. On ne peut bien sûr leur reprocher ce manque de distance vis-à-vis de leurs maîtres européens, car il a fallu beaucoup de temps pour que les peintres tunisiens prennent conscience de la finalité philosophique voire politique de leur travail. Il a fallu l’avènement de l’Ecole de Tunis, qui a cherché à inscrire durablement l’identité tunisienne -qui était menacée par la colonisation- dans la conscience artistique nationale. C’est ce qui a poussé Néjib Belkhodja à rechercher cette identité dans les formes éclatées de l’esthétique arabo-islamique. «Nous avons notre propre art. Il est présent dans le tapis, la peinture sous-verre, la gravure, l’architecture, l’arabesque. Nous pouvons le représenter dans un esprit moderne et ouvert. Nous nous sommes débarrassés de la hantise de la colonisation, nous pouvons être nous-mêmes», a fait remarquer Néjib Belkhodja, dans une brillante intervention. Qui a valeur de conclusion. Zohra ABID


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com