Ezzeddine Gannoun au “Quotidien” : “Je suis contre la culture de quatre sous qui ramène beaucoup de sous”





Ezzeddine Gannoun fait partie des hommes de théâtre et de culture les plus créatifs. Diplômé du théâtre, il a fait de la promotion du 4ème art son cheval de bataille depuis une quinzaine d’années et œuvre aussi, depuis de longues années dans le but de redonner à l’Espace Alhambra,qu’il dirige son aura d’antan. Dans l’entretien qu’il accorde au “Quotidien”, Ezzeddine Gannoun dresse un tableau exhaustif sur une myriade de défis et difficultés auxquels fait face le théâtre tunisien. Le théâtre tunisien évolue en dents de scie. A quoi est dû cet état de fait? — Depuis sa création, le théâtre tunisien et la production artistique et intellectuelle en général évoluent effectivement en dents de scie. C’est la spécificité de toute création artistique. En Tunisie, il existe des créations qui arrivent à leur apogée et qui entrent dans une phase descendante. C’est ce qui explique, en effet, que le monde théâtral et artistique passe par des hauts et des bas. Et cela fait partie de la nature même du métier. Par contre, s’il y a quelque chose qu’on peut mettre en exergue, c’est la persévérance dans la création théâtrale depuis une trentaine d’années qui fait du théâtre national un modèle au niveau local, régional et international. C’est grâce à cette expérience que le théâtre tunisien trouve aujourd’hui sa place sur l’échiquier international. Quelles sont les difficultés qui empêchent le théâtre national de décoller réellement? — Les difficultés évoluent et vont de pair avec l'évolution même du théâtre. Nous sommes aujourd’hui confrontés à un fait. Généralement, dès qu’on arrive à régler le problème de la création, d’autres difficultés surgissent. Nous sommes donc en perpétuelle confrontation des difficultés et des défis dans la création théâtrale. Tout n’est pas donné sur un plateau. Il existe toujours des équations à résoudre. Et c’est cela même l’essor de notre travail. Nous réfutons la facilité et les solutions simplistes. Ainsi, nous tentons d’aller le plus loin, dans la création. Sur un autre plan, force est de reconnaître que notre théâtre fait face aussi à des difficultés matérielles concrètes, tel le manque de subvention et de fonds pour la création. Il y a aussi un manque cruel de sources de financement. 90% des créations théâtrales sont financées par le ministère de la Culture. C’est légitime. Mais le ministère de la Culture ne doit pas être le seul bailleur de fonds qui finance la culture. Avec la conjoncture actuelle, les capitaux ou les investisseurs privés, doivent eux aussi intervenir dans le financement de la culture et, en particulier, du théâtre. Quand je parle de financement, je ne veux pas désigner: “La culture de quatre sous qui ramène beaucoup de sous”, mais d’un capital national et des entrepreneurs nationaux conscients du rôle difficile de la culture dans la promotion de l’identité nationale et sa défense contre une culture envahissante. C’est en quelque sorte, investir pour faire de notre culture et de notre production théâtrale et culturelle un fer de lance et un dernier rempart de notre identité nationale et civilisationnelle. Si notre capital national n’est pas conscient de ce rôle, il risque à son tour d’être écrasé. Nous, producteurs, devons agir en amont et en aval pour être les gardiens de cette identité culturelle nationale contre l’invasion culturelle. En tant que figure de proue du monde théâtral national, que pensez-vous aussi du public tunisien? — Le public tunisien ne diffère pas des autres dans le reste du monde. Il faut savoir l’éduquer, l’habituer à de bons réflexes culturels et, surtout, l’outiller de façon à lui permettre de lire et décoder un produit culturel et théâtral. Mais le plus important c’est de ne pas le matraquer avec une culture de “quatre sous” et des créations médiocres à longueur de journée qui le dévient en quelque sorte des bons produits. Nous avons un modèle de standardisation médiocre (M.S.M) qui diffuse actuellement des créations médiocres qui répondent au premier degré, à l’attente du public, habitué de son côté à la facilité évitant l’aventure artistique, la recherche et le goût de l’aventure. Le phénomène du “one man-show” est en voix de s’imposer comme une recette porteuse dans le monde du théâtre. Comment expliquez-vous cela? — Je n’ai rien contre ce phénomène. Mais je me permets de poser la question suivante: Est-ce que le phénomène du “one man-show” existe réellement en Tunisie? A part deux exceptions à mon avis, le reste, c’est de la diarrhée textuelle où des pseudo-acteurs racontent des “histoires”. Si on se réfère à la nature du “one man-show” qui fait intervenir un seul acteur dans une pièce, ce phénomène peut réussir, s’il est bien élaboré et bien étudié; mais ce qu’on nous présente comme “one man-show” et, en quelque sorte, un mélange tous azimuts de textes et d’histoires mal interprétés avec autant de mauvaise mise en scène. Que pensez-vous des nouveaux comédiens qui ont investi le secteur? — J’attends de voir du nouveau de la part de ces acteurs. C’est-à-dire je m’attends à ce que notre théâtre puisse produire des acteurs et de vrais metteurs en scène et non des “fauteurs de troubles artistiques” qui prétendent révolutionner le paysage artistique et théâtral en Tunisie. Que ces nouveaux acteurs dont on parle ne reproduisent pas les modèles “théâtraux dépassés” depuis vingt ans, qu’ils sachent ramener quelque chose de nouveau, d’insolite et de dérangeant et non des photocopies ou des imitations d’autres pièces de théâtre. Malheureusement, le nouveau n’existe pas encore dans notre théâtre, parce que nous avons affaire à des acteurs qui n’ont pas le goût de l’aventure et cherchent tout simplement la facilité. La plupart d’entre eux considèrent le théâtre comme une activité secondaire, se cachent derrière un salaire administratif sécurisé. Je tiens à préciser que nous disposons en Tunisie d’un nombre record de créateurs et de producteurs artistiques. Nous avons des comédiens dont le nombre de créations dépasse le nombre des représentations. C’est-à-dire que si ces créateurs disposent, par exemple, d’une trentaine de créations, seules 25 de celles-ci sont présentées. Autre insuffisance de taille: une bonne partie de nos comédiens, à l’exception de quelques-uns, montent très rarement sur scène. D’ailleurs, plus de 50% d’entre eux ne montent pas sur scène plus de 10 fois par an. Ceci prouve, si besoin est, que ces personnes pratiquent le théâtre comme un métier de luxe qui n’est pas vraiment leur “gagne-pain”. Ce métier ne peut être défendu par des personnes qui ont leur “gagne-pain” ailleurs. D’aucuns parlent aussi de crise d’espaces culturels dans la capitale. Mais ce n’est pas le vrai problème. Que nos trois grands espaces de la capitale, à savoir le Théâtre Municipal, El Teatro, Alhambra concoctent des programmes, et le reste viendra. Les programmes que ces espaces élaborent sont en dessous de la moyenne. La balle est de ce fait dans le camp des créateurs et responsables de ces espaces culturels. Selon des statistiques rendues publiques par un journal de la place, l’Etat a débloqué durant l’année 2004 1 MD pour le financement d’une soixantaine de productions théâtrales et 1,5 MD pour leur diffusion. C’est un effort à louer à plus d’un titre. Mais la question qu’on doit se poser est la suivante: Comment et où ont été diffusées ces productions théâtrales, alors que nos espaces culturels ont connu tout au long de l'année un manque cruel de représentations théâtrales? A méditer. Quelle est la situation de la formation dans le secteur du théâtre aujourd’hui? — A mon niveau et connaissant les besoins du secteur en matière de formation qui, depuis belle lurette, utilise des méthodes figées et archaïques remontent aux années 50 et 60, lesquelles ont laissé un vide dans ce domaine, j’ai jugé opportun que les deux régions arabe et africaine nécessitent une révision pédagogique des structures théâtrales et artistiques. Celles-ci doivent en effet s’ouvrir sur d’autres expériences et d’autres approches pédagogiques. Je propose, à cet effet qu’on s’ouvre aux autres sans perdre notre authenticité. En Afrique, on trouve un modèle de formation copié et surtout importé d’autres cultures. “Or utiliser la technique de l’autre c’est bien, mais l’adapter à notre identité, c’est encore mieux. C’est cette dialectique qui nous permet de réussir dans le domaine de la formation. Entretien conduit par Ousman WAGUE


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com