Discours d’investiture du Président Bush : Entre scepticisme arabe et inquiétude européenne
Le discours d’investiture du Président américain George W. Bush prônant la «Liberté contre la tyrannie» a été accueilli hier par un scepticisme dans le monde alors qu’en Europe la presse s’est inquiétée que cette «liberté» se traduise par davantage de violence dans le monde. Le Quotidien — Agences La défense des libertés prônée par le président George W. Bush dans son discours d’investiture a été accueillie froidement par des analystes arabes qui, avec en toile de fond le “chaos irakien”, critiquent sa volonté d’imposer sa vision de la démocratie au Proche-Orient. Professeur de sciences politiques aux Etats-Unis, Assaad Abou Khalil, de nationalité américaine, fait une audacieuse comparaison entre ce qu’il appelle la “banalisation” par le président américain du concept de liberté, et celle par le terroriste Oussama ben Laden du concept de Jihad (guerre sainte). “Les deux hommes invoquent chacun son concept favori sans le mettre en pratique réellement”, dit-il dans un entretien à la chaîne arabe Al-Jazira. Pour lui, la façon de Bush de considérer que “la liberté est la solution” est “aussi simpliste” que les islamistes jugeant que “l’islam est la solution”. Jeudi, dans un discours incluant 41 fois le mot “liberté” mais où ne figuraient ni ceux d’”Irak” ni de “terrorisme”, Bush a dit: “les Etats-Unis ont pour politique de rechercher le soutien et d’appuyer les mouvements et les institutions démocratiques dans tous les pays et dans toutes les sociétés dans le but ultime de mettre fin à la tyrannie dans le monde”. “Aussi longtemps que des régions entières du monde seront plongées dans le ressentiment et la tyrannie, soumises à des idéologies qui nourrissent la haine et pardonnent le meurtre, la violence augmentera, deviendra puissance destructrice et franchira les frontières les mieux défendues, se transformant en menace mortelle”, a-t-il ajouté. Pour l’analyste irakien Abdel Hussein Chaabane, “Bush a perdu toute sa crédibilité en Irak”. Il critique sa politique de “deux poids deux mesures” au Proche-Orient. “Les Etats-Unis ferment les yeux sur les dictatures qui servent leurs intérêts, mais s’attaquent à celles qui leur portent atteinte”, ajoute-t-il, faisant allusion aux rapports des Etats-Unis avec l’Arabie saoudite. “L’Irak qui vit dans le chaos et sous occupation militaire ne préfigure pas que la démocratie est à venir dans ce pays et au Proche-Orient”, dit-il. L’analyste et écrivain égyptien Abdelkarim Al-Karimi, dans un entretien à la télévision publique Al-Akhbar, note le “côté impérial de la cérémonie d’intronisation de Bush” et critique son discours sur une “démocratie sans contenu”. “Tout le monde peut parler de liberté, mais de quelle liberté s’agit-il? Quel est le contenu de la démocratie et des libertés politiques que les Etats-Unis veulent instiller au Proche-Orient ? Bush ne le dit pas”, ajoute-t-il. * La presse européenne inquiète Sur le même ton, l’inquiétude prévalait hier dans la presse européenne, qui craignait que le plaidoyer de George W. Bush en faveur de la liberté ne se traduise par davantage de violence dans le monde. En Grande-Bretagne, The Guardian (centre-gauche) résumait la tonalité générale dans un éditorial intitulé: “feux d’artifice à Washington, désespoir dans le monde”. “Les contrastes entre ce déchaînement de triomphalisme et le monde réel sont aussi grands que le continent américain”, écrit ce journal. “L’Irak était le projet-phare de l’administration Bush et est devenu son plus grave désastre”, estime-t-il. Le Daily Mail (populaire) se demande comment cette vision de la liberté sera mise en œuvre? “Par exemple, au moyen du débat et de la diplomatie? Ou avec des avions furtifs et des missiles?”. En Italie, la presse mettait en exergue la volonté exprimée par le président américain “d’abattre les tyrannies dans le monde”, mais sans cacher une certaine inquiétude. “Apothéose d’un homme tranquille, assis sur le trône d’un monde qui le regarde avec inquiétude”, commente La Repubblica (gauche). Le journal évoque “l’image publique d’un président qui se sent enfin en paix, très satisfait de lui et, pour cette raison, sans doute encore plus inquiétant dans sa promesse +d’abattre toutes les tyrannies+”. En Allemagne Die Welt (conservateur) juge qu “il n’y avait jamais eu autant de triomphe, jamais non plus autant de besoin de sécurité” : “Ce qui montre que la guerre invisible contre le terrorisme est encore loin d’être gagnée”. En France où l’événement ne fait pas la une des quotidiens, Libération (gauche) sous le titre “Bush, pompier planétaire”, juge que le président a fait “un discours très offensif” sur le thème de la liberté. Le quotidien de droite Le Figaro note “les accents messianiques” du président et relève que les opposants ont été tenus à l’écart de l’investiture.

