«Baisers de Sang» de Dorra Chammam : La déferlante du calme





Entre une quête fiévreuse d’une certaine vérité de l’être et la souffrance que lui inspire un monde livré à l’injustice, Dorra Chammam entonne, dans «Baisers de sang», son 5ème recueil, un hymne à la liberté. «Manouche» avait-elle titré le poème d’ouverture de son dernier recueil intitulé «Baisers de sang» (édition Mirage). L’attribut est fort pertinent pour qui connaît l’auteur de l’œuvre, Dorra Chammam, journaliste dans un quotidien de la place. D’une manouche (une tzigane) elle en a le look, la démarche déambulatoire, le regard profond et apeuré à la fois, le geste empreint d’une grande fragilité, allié à une sous-jacente volonté de poursuivre la voie que lui ont tracée des forces obscures. La souffrance atavique des gens de la bohème, le mal d’une racine mal vécue, l’ardent désir vers d’autres, ailleurs, tout cela qui est le propre des gens du voyage, se mêle, chez Dorra Chammam à une bonne dose de dérision et d’auto-dérision qui atténuent les cris de désespérance. Une désespérance née de la lassitude d’avoir porté un lourd fardeau de secrets, qui lui pose des entraves aux pieds. «Mes yeux ont porté du vent Des pierres de la nuit» Un chapelet interminable de mots composent les différents poèmes qui n’en sont en réalité qu’un. Ils restituent des images déchirantes où des épines douloureuses finissent par provoquer, à force de souffrances, l’opacification de l’horizon. Ils dessinent un collier d’espoirs et de naufrages, à travers des figures funambuliques sur «une corde suspendue entre ciel et terre». Corde téléguidée par des vents dont la poétesse essaie de maîtriser le cours pour prendre le large. Cette vision sombre s’inscrit sur la carte d’un monde qui cultive l’injustice comme on cultive le pavot, pour en faire une perverse banalité. Voici Beitlahm, la martyre qui change «les larmes en torrents fluorescents», Jericho qui essaie de chanter, à travers feu et sang, «le sacre des sentiers d’Allah». L’Irak est aussi présent dans ce théâtre du calvaire. * Au ras de la quotidienneté Cette souffrance se donne aussi à lire au ras de la quotidienneté la plus innocente comme celles des enfants de la rue arabe qui: «Ont des poumons Qui tremblent Et les mains moites Par le sang des pierres» Mes aussi à travers les choses de la vie, de sa vie à elle, Dorra Chammam. Une lente et inexorable plainte s’élève d’un ensemble de métaphores incrustées dans le champ sémantique de la douleur. Un maelstr?m de mots hirsutes, de flashes ténébreux, de blocs de basalte dans un magma au rythme tantôt délirant tantôt apaisé parcourt le recueil. Déferlante de lave en colère qui dévale les pentes de notre microcosme. Mais c’est quand le calme s’installe en elle, que Dorra Chammam nous émeut. Rien ne vaut une douleur rentrée, une douleur maîtrisée à force d’ascèse. C’est en ce point d’apaisement que la poésie peut transfigurer la réalité. Schiller, le grand écrivain allemand disait ceci: «Il doit être en notre pouvoir de rétablir dans notre nature la totalité de l’artifice que l’artifice de la civilisation a détruite, de la restaurer pour un artifice supérieur». Car la finalité de l’acte poétique demeure avant tout celui-ci: faire du moment de la lecture une création esthétique permanente. Afin que le lecteur réinvente dans le tréfonds de son être le surgissement poétique. Et l’un des bienfaits d’une telle finalité est de promouvoir chez le lecteur cette insularité à partir de laquelle il peut construire sa propre liberté. Insularité, et non pas enfermement, qui a inspiré à Dorra Chammam un très beau poème: Mon royaume est un coquillage Il fut jadis homme sage Saint ou idiot du village «Baisers de sang» est incontestablement un chant de la liberté dont l’art est une magnifique expression. «Les villes assiégées» peuvent démonter le carcan. L’artiste est là pour en livrer les clés. C’est peut-être ce que veut dire Dorra Chammam à travers cet ensemble de poèmes. Ensemble d’autant plus beau que l’éditeur Néjib Chouk, faisant preuve d’une réelle créativité, lui a consacré un splendide écrin. A. Chorfi


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com