Habib Zannad : Le silence du météore





Tel un météore, Habib Zannad avait traversé dans les années 70 et 80 le firmament de la poésie, provoquant des ondes qui se font encore sentir. Mais lui s’est tu depuis. Raisons d’un silence quasi absolu. Tout le monde le connaît à Monastir. Parce qu’il est directeur d’un établissement secondaire, personnalité qui polarise généralement tous les regards dans une petite ville? Peut-être ! Parce qu’il balade un sourire engageant et qu’il a un mot gentil pour tout le monde? Possible aussi ! Parce qu’il fréquente les cafés et les endroits de la ville où se mijote la culture, où fermentent les idées et les projets de l’esprit et où s’élaborent les affinités créatrices? Possible encore ! Il y a de tout cela dans le capital de sympathie que dégage Habib Zannad tout au long de ses pérégrinations dans les ruelles artisanes de Monastir. Mais il y a aussi et surtout trottant sur les pavés du quartier des «Trabelsia» et dans les cœurs des amateurs de la poésie, le souvenir d’une œuvre qui a enchanté les sensibilités dans les années soixante et soixante-dix. C’était la même silhouette, en ces temps qui virent l’explosion d’une génération de poètes toute palpitante de promesses, toute vibrante d’aspirations, convaincue de pouvoir changer le monde par la seule grâce du verbe. Silhouette identique mais en plus frêle, en plus fragile, et aussi en plus vagabonde. * La reine poésie Habib Zannad plaçait alors tout sous le signe de la poésie : amitiés, études, évasions. La poésie était tout pour lui, un chant, une angoisse de vivre, un mode d’être. Il avait entrepris la reconquête poétique du réel. Ce qui nous avait valu un premier recueil paru en 1970 : «El Mejzoum bi lam» qui fit à l’époque l’effet d’une bombe dans la mare d’une production poétique, encore enlisée dans les moules anciens. Le recueil fut salué par une critique enthousiaste. Rached Hamzaoui, Hamadi Sammoud ne lui ménagèrent pas leur admiration. «C’est une importante étape dans la poésie tunisienne», disait Taoufik Baccar. Puis ce fut un long silence. On commençait à désespérer de le voir revenir à la charge quand, en 1988, paraissait un deuxième recueil, non moins important : «L’Alchimie des couleurs». Revoilà Habib Zannad ramené à des sentiments plus poétiques. Las ! Ce ne fut qu’un feu de paille, car de nouveau le poète se replongea dans sa retraite, se recroquevilla dans son mutisme. * Tarissement de la source? L’on se posa beaucoup de questions dans la sphère des milieux littéraires de la capitale. Certains ont parlé d’un tarissement de la veine poétique. D’autres évoquèrent un cheminement spirituel qui aurait conduit Zannad à considérer les lettres et les arts comme l’écorce du monde d’ici bas. Rencontré récemment à Monastir, Habib Zannad a balayé d’un revers de main toutes ces supputations. «Fonder une famille est une responsabilité grave. S’en occuper pour satisfaire les besoins de tous ses membres est une tâche prenante, qui entame la disponibilité d’esprit nécessaire à l’écriture. Je ne pouvais pas vivre pleinement l’instant poétique». De même la tâche d’éducateur n’est pas de tout repos. Et Habib Zannad l’assume avec tout le sérieux et l’esprit de responsabilité qu’elle implique. Le fait de s’être éloigné de la capitale a constitué aussi un facteur important dans cette retraite. On est loin du centre culturel du pays, là où se font et se défont les courants, les mouvements, les relations et les connivences… * L’obstacle de l’édition Ce sont là des raisons internes. Mais il y a aussi des raisons externes liées à la vie littéraire. «C’est beau d’écrire, mais encore faut-il rencontrer le regard de sympathie et de reconnaissance à l’égard du poète. Les poètes sont quasiment rayés de la carte culturelle. Le destin d’un Mnaouar Smadeh, d’un Jamal Hamdi, d’un Mustapha Khraïef a été pitoyable. Nizar Kabbani lui-même aurait sombré dans le même naufrage n’eût été la mise en musique de ses poèmes par Abdelwahab et Mouji et leur interprétation par Abdelhalim et Najet». Il y a aussi le problème de l’édition dont tout le monde sait qu’elle n’ouvre pas facilement les bras à ceux qui taquinent la rime. «On en arrive presque à mendier un soutien auprès des maisons d’édition. Quant au compte d’auteurs, cela suppose un capital consistant, ce qui n’est pas à la portée de tout le monde». De fait , ce genre de transaction s’opère à l’ombre de relations d’amitié et de complaisance. Et puis, il y avait à l’époque un vent journalistique de haut vol qui gonflait les voiles de la nef poétique et donnait des ailes aux poètes. Vent qui semble s’être un peu calmé aujourd’hui, malgré les encouragements répétés donnés par le Chef de l’Etat. Et Habib Zannad de formuler le souhait que soit reprise la formule de la STD, mais cette fois-ci à la lumière des recommandations présidentielles. Car, pour lui, la réponse des privés dans ce domaine demeure timide et fort peu stimulante. * Des surprises à venir Zannad a évoqué toutes ces raisons non sans une légère amertume, surtout quand il faisait allusion au climat peu empreint de franche camaraderie qui gère les relations entre poètes. Il se désole du manque de solidarité et du peu d’entraide entre créateurs censés se distinguer par une certaine hauteur d’âme. Tout comme il s’afflige du peu de poids qu’exerce la critique littéraire de nos jours sur la production poétique. Est-ce à dire que Zannad a définitivement rompu les amarres avec la création? «Nullement» répond-il. «Ce n’est pas le silence absolu. Je poursuis mon expérience poétique et sur le mode classique et selon les exigences de la modernité. Je n’ai pas désespéré de la poésie. Je réserve au public des surprises sur les plans du fond et de la forme». Abdelmajid CHORFI


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com