Nuits d’été au Saf-Saf : Et tourne la fiesta au rythme de la noria





Qui dit Paris, dit La Tour Eiffel. Qui dit Tunis, dit Sidi Belhassen ou Sidi Mehrez. Et qui dit La Marsa dit Café Saf-Saf. Un lieu sacré de rencontres qui ne porte pas son âge mais qui fleure bon le terroir. La Marsa - Le Quotidien Nous sommes au cœur de la ville de La Marsa, en face du café Saf-Saf, à quelques mètres de la station du TGM qui relie ce bourg distingué de la banlieue-Nord à la capitale et à une enjambée d’une mer d’un bleu d’azur incomparable. Ici, les après-midi heureuses n’ont pas de fin et les soirées s’étirent, romantiques, jusqu’au lendemain. Dimanche dernier, il est 20h00 passées, il y a du monde, beaucoup même, on s’y croirait dans une foire ou une fête foraine. A l’entrée de ce café truffé de mystères, à droite, une file indienne réclame son sandwich, son fricassé ou un peu de frites ou encore son “bambalouni”. A gauche, idem, une autre chenille humaine fait la queue et attend d’être servie. L’entrée au café se fait au ralenti. Les “khlaïya” (estivants) et les visiteurs d'un jour y affluent. Ils y trouvent leur plaisir après une journée de baignade. Ils sont des petits et des grands, du bébé de l’âge de quelques jours à l’octogénaire en passant par les femmes enceintes, les papas et les tontons, les frères et sœurs et la bande de copains. L’un commande son brick à l’œuf et au thon, l’autre son méchoui. Les autres attendent, ou sirotent un rafraîchissant thé à la menthe ou aux pignons sous un parasol, à l’ombre des feuilles bicolores de peupliers centenaires ou à l’abri de l’humidité dans une de ces galeries frangées d’une belle sculpture en dentelle, soutenues par des piliers peints en vert et rouge marabout. Les atmosphères sont les mêmes qu’il y a un an, dix-ans, vingt, ou cinquante ans et plus dans un Saf-Saf qui continue à drainer les hommes d’esprit, les érudits, comme feu Slaheddine Amri, Rachid Ben Yedder, Lassaâd Ben Osmane, Slah Amami et autres notables, curieux, et bien sûr les nostalgiques de ce lieu qui a trouvé aussi toutes les chances de sécurité et de propreté de la municipalité qui se vante de ce café pour la fréquentation en famille. Toutes les couches sociales se côtoient. Et la femme y est portée au pinacle. C’est son fief favori. Le Saf-Saf l’accueille depuis presque un siècle. Pour ce soir de dimanche comme à l’accoutumée, le gérant a offert une soirée haute en rituels. Mahfal Sidi Abdelaziz de Lotfi Al Afandi a fait sa “kharja” hissant des étendards estampillés d’un croissant et d’une étoile aux couleurs vives, ont donné des heures durant le rythme à un bendir qui s’est mêlé aux chants liturgiques à la gloire de Dieu et du Prophète. Ils ont été écoutés religieusement comme la soirée d’il y a une semaine consacrée au malouf et comme toutes les soirées d’antan gravées dans les mémoires des Marsois et des visiteurs. * Haut lieu de mémoire Qui alors n’a pas, enfoui dans sa mémoire d’enfant, le souvenir d’un après-midi ou d’un soir au café Saf-Saf à La Marsa? Ils sont rares en effet les Tunisiens qui n’ont pas fréquenté au moins une fois dans leur vie ce lieu mythique qui cristallise dans ses traditions bien préservées tout le savoir-vivre tunisois, alliant simplicité et douceur, austérité et bon goût: le brick à l’œuf, le casse-croûte au thon et à l’harissa, le mechmoum (bouquet de jasmin), le halleb (pot) d’eau fraîche, le verre de thé à la menthe, le café turc et le badinage autour d’une chicha (narguilé) aux arômes exquis, en jouant une énième partie de “chichebiche” (jacquet) et de “chotrange” (échecs). Café populaire, s’il en est, mais fréquenté par les bourgeois, les artistes et les touristes, espace de rencontres, haut lieu de mémoire: le Saf-Saf est tout cela à la fois. On ne doit donc pas s’étonner qu’il ait pu être préservé de la boulimie bétonneuse des promoteurs immobiliers. Car, qui aurait osé toucher à ses peupliers centenaires, à ses vieux murs badigeonnés à la chaux blanche, à son puits intarissable, à sa noria qui tourne depuis une éternité, à sa chamelle “Fathia”, star de son espèce, dont les enfants aiment caresser la robe velue avant de se faire photographier à ses côtés? Qui aurait osé détruire ce monument vivant dont le charme quelque peu suranné continue d’émouvoir les Tunisiens, qui résistent difficilement à son attrait? On ne connaît pas la date de création du Saf-Saf. Certains historiens situent sa naissance à la fin du 19ème siècle. C’était auparavant un puits où les caravaniers venaient se rafraîchir et abreuver leurs bêtes entre deux voyages entre Tunis et La Marsa séparées seulement d’une vingtaine de kilomètres. Au fil du temps, ce lieu de rencontre s’est transformé en un café qui a accueilli, au cours de son histoire, des gens simples, mais aussi de hauts responsables politiques, des poètes, des musiciens, des artistes plasticiens, des journalistes et des touristes de toutes nationalités. * Un pan de notre histoire “Durant les années 1950-1960, les peintres Yahia Turki, Jalel Ben Abdallah, Noureddine Khayachi, Ben Raïes et quelques autres artistes étrangers venaient planter leurs chevalets parmi la foule des visiteurs pour peindre les atmosphères particulières du Saf-Saf”, raconte Slim Bahri gérant du café. Et d’ajouter: “Dans les premières années de l’Indépendance, feu Ali Riahi, Zouheïra Salem et Safia Chamia venaient souvent chanter au Saf-Saf. Notre diva nationale Naâma lui avait même consacré l’une de ses plus belles chansons intitulées: “El-Bir wessafsaf wennaoura”. A l’époque, il n’y avait pas encore les festivals d’été. Alors on donnait ici des concerts de chants et des séances de cinéma qui étaient très suivis par le public”. Slim appartient à la quatrième génération des Bahri, propriétaires du lieu, et n’est pas peu fier de diriger ce lieu dédié à la mémoire et au bon goût. “J’essaie de préserver le cachet du café. En 1996, nous l’avons fermé pendant six mois pour le restaurer. Nous essayons aussi de garder le caractère populaire du café. Ainsi, les prix des consommations sont étudiés pour être à la portée de tout le monde”, explique le gérant. Qui n’oublie jamais que le journal français “Le Monde” avait qualifié un jour le Saf-Saf de “plus beau café du monde”. Le trait est sans doute un peu forcé, mais il n’en est pas moins mérité. Et pour cause: s’il n’est pas vraiment luxueux et si le service y est encore bon enfant (une vingtaine d’employés dont près de la moitié est saisonnière), ce café a le mérite de cultiver la spontanéité, le naturel et la convivialité joyeuse. Il est donc mieux qu’un simple café. C’est un espace de partage, de complicité voire de proximité dans le sens noble du terme. Les gens qui le fréquentent ne se contentent pas de se croiser et d’échanger des regards suspicieux. Ils se parlent même lorsqu’ils ne se connaissent pas. Ils constituent une foule anonyme certes, mais où chacun participe du bonheur de tous les autres. Dans une Tunisie plurielle résolument ouverte sur les autres cultures mais farouchement attachée à ses racines et son identité arabo-musulmane. Le Saf-Saf, justement, cristallise un pan entier de notre histoire et notre mémoire collective. Zohra ABID


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com