Mongi Bousnina, directeur général de l’Alecso au «Quotidien» : Oui pour des réformes de l’enseignement dans l’absolu, non pour des réformes imposées





Dans l’entretien exclusif qu’il a accordé au Quotidien, M. Mongi Bousnina répond sans ambages à de nombreuses questions d’une actualtié brûlante touchant le Monde arabe. Il évoque notamment le dossier de la réforme des programmes et des manuels scolaires dans les pays arabes, la situation en Irak et parle des enjeux à venir et des perspectives de son organisation. * L’Alecso a fêté, le 25 juillet dernier, le 34e anniversaire de sa création. Quel bilan faites-vous de l’action de votre Organisation aux secteurs de l’éducation, de la culture et de la science dans le Monde arabe, durant ces trois décennies ? - M. Mongi Bousnina : Il n’est pas facile, vous en convenez, de faire en peu de temps le bilan de trente-quatre années d’activité. Je vais essayer cependant de vous tracer les grandes lignes de l’action de l’Alecso tout le long de cette période et les effets marquants de cette action par rapport aux pays membres. Il faut retenir, tout d’abord, un ensemble de rôles majeurs que l’Alecso a joués dans le Monde arabe aux niveaux de l’éducation, de la culture et des sciences. Au premier rang de ces rôles le rôle d’unificateur ou du moins de rassembleur des pays arabes, que notre Organisation a pleinement rempli en appelant les pays arabes à se réunir autour de politiques communes ou ayant le maximum de dénominateurs communs en matières d’éducation, de culture et de sciences. En instituant des conférences ministérielles périodiques consacrées à ces secteurs, en proposant des stratégies communes pour leur développement, ainsi que des programmes et des manuels scolaires de référence et de grands projets arabes communs, comme “le marché arabe culturel commun”, l’Alecso a préparé les fondements d’un Monde arabe soudé autour de grands choix éducatifs, culturels et scientifiques. Ce rôle de rassembleur s’est d’ailleurs accompli en complète fusion avec un autre rôle de l’Alecso, celui de précurseur et d’innovateur. Tout en prônant le rapprochement entre le pays arabes, l’Organisation a proposé, à travers ses stratégies, ses programmes et ses projets, une nouvelle vision de l’éducation, de la culture et des sciences dans le Monde arabe, mais aussi les moyens de cette innovation, en termes de guides de travail, de méthodologies, de technologies et de formation. * Des appels ont été lancés, depuis quelque temps, pour la réforme et la refonte des programmes et des manuels scolaires dans les pays arabes. Qu’en pensez vous ? Et a-t-on le droit d’imposer un plan de réforme éducatif de l’extérieur ? — Je dois, tout d’abord, préciser que la réforme des programmes et des manuels scolaires relève, dans tous les pays du monde, de la souveraineté nationale, d’autant que la politique éducationnelle est toujours l’émanation d’une réalité socio-politique déterminée, le reflet d’un ensemble de valeurs et de choix éthiques adoptés par une société donnée et la projection d’un profil de citoyen appelé à vivre au diapason de cette société mais aussi à la transformer tout en respectant ses valeurs et ses traditions. Vus de cet angle, les programmes scolaires ne peuvent être qu’une question nationale intrinsèque ; leur réforme est donc une affaire strictement interne qui ne peut résulter que d’une dynamique propre à chaque société et liée à son évolution. D’ailleurs, cette dynamique n’a jamais été absente des sociétés arabes et la réforme dont on parle aujourd’hui avec beaucoup d’éclat médiatique, pour les raisons que l’on connaît, n’est pas un fait nouveau pour nos systèmes éducatifs qui ont toujours œuvré à adapter leurs programmes aux nouveautés scientifiques et technologiques intervenues de par le monde et aux changements socio-culturels vécus au niveau de chaque pays. D’ailleurs, c’est le propre du système éducatif en général d’évoluer sans cesse, pour ne pas rester en décalage avec la société et avec le monde dans lesquels il évolue, mais aussi en prévision de l’avenir qui s’annonce et qui ne peut être identique au présent pour les générations futures à former. Les systèmes éducatifs arabes ne constituent pas une exception et l’Alecso, pour sa part, a toujours contribué à ce renouvellement en proposant des programmes et des manuels scolaires modernes ou l’introduction de nouveaux concepts et de nouvelles matières d’enseignement, comme l’éducation environnementale, l’éducation technologique, l’éducation au “vivre ensemble”, l’éducation à la démocratie, l’éducation aux droits de l’homme... Pour me résumer, je dirai : oui pour les réformes dans l’absolu, non pour des réformes imposées de l’extérieur et dans des desseins qui ne sont pas les nôtres. * Après l’occupation de l’Irak, quelle est la situation de l’éducation dans ce pays ? Quels sont les programmes de l’Alecso dans ce sens ? - La situation de l’éducation en Irak, comme on peut le constater sans peine, est celle d’un pays en proie à l’insécurité permanente, ce qui n’est pas pour faciliter la bonne marche des institutions éducatives et la fréquentation assidue des élèves et des étudiants. Ajoutez à cela une infrastructure défaillante dans plusieurs cas, un personnel enseignant amoindri (avant qu’on ne fasse appel dernièrement aux enseignants “baâthistes”) et un vide pédagogique dû au passage d’un système d’enseignement, celui de l’ancien régime, à un autre qui ne s’est pas encore clairement dessiné. Que pouvait faire l’Alecso dans ce cas et dans le contexte que l’on connaît en Irak, sinon mener une campagne de sensibilisation auprès des pays arabes et des instances internationales concernées, l’Unesco en particulier, dans le but de faire face aux premières urgences ? En assistant aux différentes réunions organisées par l’Unesco après l’invasion de l’Irak et consacrées à la sauvegarde du patrimoine de ce pays et à la reconstruction de ses institutions culturelles et éducatives, puis en convoquant une réunion extraordinaire, en juin 2003 à Tunis, des comités permanents arabes de la culture et du patrimoine, notre Organisation a rapidement réagi à la situation et a participé activement à la mobilisation des responsables arabes et de l’opinion internationale. Ensuite, et avec le retour de l’Irak aux instances législatives de l’Alecso (le Conseil exécutif, en attendant la Conférence générale en décembre 2004) et à ses conférences ministérielles, le passage à l’acte commence enfin à se dessiner. Grâce aux représentants de l’Irak à ces instances, nous pouvons maintenant aspirer à une évaluation exacte des besoins de l’Irak en matière d’éducation et de culture et agir en conséquence, selon - bien évidemment - les moyens que pourront mettre à notre disposition et à celle de l’Irak les pays arabes. Mais il ne s’agit pas pour l’Alecso d’agir en cavalier seul sur ce terrain. En effet, notre Organisation fait partie du système mis en place par la Ligue des Etats arabes pour le soutien du peuple irakien et c’est dans ce cadre qui réunit toutes les Organisations panarabes que nous répondrons également aux besoins qui seront exprimés par nos frères irakiens. * Quelles sont les perspectives d’action de l’Alecso au cours des années à venir ? - Comme vous le savez, le Monde arabe se trouve confronté aujourd’hui à plusieurs défis : la mondialisation culturelle et ses effets menaçants pour l’identité, les enjeux de la fracture numérique, les appels extérieurs à la réforme de l’enseignement... Conscients des rôles que l’Alecso se doit de jouer en vue de contribuer à relever ces défis, en tant qu’Organisation panarabe, nous avons pris les devants en faisant adopter par les Etats membres un plan d’action future (2005-2010) qui fournit les premières réponses aux grandes interrogations posées par les transformations que vit actuellement le Monde arabe et dont les conséquences sont appelées à se développer davantage au cours des années à venir. Aujourd’hui, l’Alecso se trouve donc au seuil d’une nouvelle étape. Il s’agit pour elle de répondre sur le terrain aux défis d’aujourd’hui et de demain. Parmi ces défis, celui de la spécificité culturelle arabe, confrontée aux menaces de la mondialisation et à la standardisation du produit culturel. L’Alecso est appelée, à cet égard, à œuvrer pour l’émergence d’un discours culturel nouveau à travers lequel le Monde arabe se présente aux autres cultures en tant que culture portée sur le changement, sans pour autant renier son passé, et capable d’interaction avec tout esprit de nouveauté sans jamais perdre son âme et ce, afin d’assurer sa survie et sa spécificité parmi les autres cultures. Ceci doit nécessairement passer par une lecture moderne de notre histoire et de notre patrimoine, ainsi que par une approche objective et apaisée du phénomène de la mondialisation et de son contexte général. Entretien conduit par Lotfi TOUATI


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com