Musique Arabe (1/2)/ Entre le classicisme et la modernité





Au beau milieu du tumulte, en pleine furie de l’agitation des festivals, la rédaction du Quotidien a pris le pari de s’attaquer à une question de fond aussi sensible et aussi controversée que la musique arabe classique. Un choix et un timing que je trouve pertinent, le sujet mérite en effet d’être débattu avant, après et pendant la fièvre des festivals.L’évocation de la musique arabe classique génère inéluctablement un questionnement qui se ramifie jusqu’à englober la problématique de la musique arabe tout court. Il s’agit d’un sujet nécessitant une telle profondeur et une telle connaissance du patrimoine arabe dans son ensemble et non seulement égyptien ou local et une imprégnation réelle du concept de modernité et d’une bonne part de sa littérature. C’est un sujet longtemps débattu mais trop souvent, hélas, abordé de façon subjective et avec beaucoup d’a priori. Ce défaut d’approche n’a jamais permis d’instaurer une base solide servant de prélude à un débat d’idées pouvant initier une lecture objective et rationnelle du cheminement de la musique arabe, de son devenir. Les différentes tribunes ou articles consacrés à ce propos sont trop souvent émaillés de citations, de noms d’artistes de diverses époques et tendances regroupés dans un melting-pot prêt à être servi en assaisonnement à toute référence à la qualité ou au classicisme. Il me faudrait un livre pour faire le tour de la question mais je souhaite toutefois, ne serait-ce qu’à travers cet article, évoquer quelques unes des réflexions qui me semblent indispensables pour aborder ce sujet. Il est d’abord de toute première instance de souligner que le conflit opposant les modernistes aux «classicistes» de la musique arabe est presque une querelle de toujours. Les écrits anciens nous relatent l’opposition de Ziryab à Ishak El Maoussili mais des faits contemporains sont beaucoup plus éloquents et pertinents. * Une réhabilitation tardive En 1932, s’est tenu le premier congrès de musique arabe au Caire. Cette grande instance a énoncé ses normes du classicisme en choisissant de graver sur les disques 78 tours de l’époque le patrimoine de Mohamed Othman. Oui, de Mohamed Othman qui a vécu au cours de la deuxième moitié du 19ème siècle et est décédé en 1900. Trente deux ans après son décès, Mohamed Othman était canonisé maître du classicisme alors que, de son temps, il était fustigé à cause de son action novatrice qui a amené à une reformulation de la structure du daour et du mouachah. Trente deux ans après, le rebelle, le moderniste se trouve au centre du noyau du classicisme, alors que le congrès ignorait superbement Saïed Darouiche, trop novateur à son goût, et contestait Mohamed Abdelwaheb qui, offensé, avait adressé sa fameuse lettre au congrès avant de bouder ses assises et d’aller chanter à la cour du roi Fayçal d’Irak. Depuis, années après années, nous avons assisté à la sortie des adouars de Mohamed Othman poussés par l’œuvre de Saïed Darouiche qui faisait son entrée dans le noyau classique, avant de laisser la place progressivement à Mohamed Abdelwaheb des premiers temps et à Oum Kalthoum avec les compositions d’Aboul Ila Mohamed et de Zakaria Ahmed, puis leur présentation avec un répertoire plus moderne pour le premier et avec les compositions de Sombati, Kassabgi puis de Abdelwaheb et de Baligh pour la seconde. Ce qui amène de nos jours à considérer classique le répertoire des années quarante, cinquante et ce, jusqu’à la fin des années quatre-vingt. Où est le daour? Il est mort. Qui le chante encore? Qui le diffuse. Où est le mouachah? Il vivote dans les conservatoires où il s’est transformé en exercices de style, hormis quelques rares performances scéniques. Venons-en au malouf. Comment va-t-il, ici et ailleurs? Qui se rappelle de la dernière fois où une nouba a été diffusée sur une chaîne radiophonique ou télévisuelle? A quand remonte la dernière prestation d’une grande troupe de malouf au théâtre de Carthage par exemple et quel public l’a suivie? Il est grand temps, il est même de la plus haute importance de réévaluer la situation avec l’honnêteté intellectuelle qui s’impose en reconnaissant: 1- que la musique arabe étiquetée classique est un conglomérat d’œuvres où les plus récentes poussent les plus anciennes vers la sortie; 2- que la notion de Tarab est une fausse donnée pour l’évaluation de la musique. Car le Tarab tel qu’il est entendu est une impression qui se dégage de l’écoute de la musique égyptienne uniquement et celle d’une certaine époque exclusivement. Cette impression qualifiée de Tarab découle du recours à certaines structures musicales immuables qui constituent la clef de voûte de cet édifice; 3- que les musiques arabes classiques égyptienne, tunisienne, irakienne, yéménite… sont des entités complètement distinctes, tant par l’approche maquamienne que par l’exécution, la technicité et les structures. Il est nécessaire de reconnaître que l’hégémonie artistique et musicale égyptienne sur le monde arabe a occulté les spécificités locales et les a marginalisées. Son attachement à puiser ses sources d’innovation ailleurs et surtout en Occident l’a empêché de s’enrichir de certaines qualités propres à certaines musiques arabes. Ecoutez Abdelwaheb de la belle époque (comme chanteur) c’est-à-dire des années trente-quarante et comparez sa technique de chant à l’Irakien Mohamed Kabanji et vous conviendriez de la supériorité technique manifeste de ce dernier. Je comprends que certains soient offusqués par la médiocrité de ce qui est proposé voire imposé aujourd’hui à notre écoute, mais rien ne justifie de se cramponner à une musique qui n’a de mérite que son antériorité. Une musique taxée de classique qui souffre de la pauvreté de son expressivité musicale, qui sert dans certaine forme de simple élément d’accompagnement à un chant lui-même dépouillé, reprenant les mêmes structures et les mêmes clichés. C’est que la question de la musique arabe reprend à son compte un débat plus général opposant les gardiens du temple du patrimoine aux hérauts de la modernité tous azimuts. L.M. (A suivre…)


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com