Jacqueline Raoul-Duval au “Quotidien” : «Les mots arabes me reviennent toujours comme un leitmotiv»





Jacqueline Raoul-Duval est une romancière tunisienne native de Sfax, auteur de plusieurs livres parus chez “Albin Michel” et “Hachette”. Elle a été éditée, il y a peu par Sud Editions pour un livre qui parle de son souvenir d’enfance dans son pays d'origine, la Tunisie et de la brutalité de sa mère à son égard. Le roman titré “Un amour amer” brûle de vérité car il nous touche de près ou de loin par des événements douloureux évoquant l’expérience d’une enfant livrée à elle-même et privée d’amour maternel. Après la mort physique de votre mère avez-vous fait le deuil de votre souvenir d’enfance qui pesait sur votre esprit? Honnêtement, non. Il y a un manque qui reste toute la vie indélébile. Rien ne peut le combler. On essaye de supprimer mais c’est un manque irréparable. Votre modèle est pourtant resté incarné par le personnage d’une femme. Tout à fait, Odette et Mina sont deux mères extraordinaires tellement attentionnées et toujours à l’écoute de leur progéniture. Ma mère bien au contraire était extraordinairement bornée et égoïste. Avec elle je n’ai pas su apprendre à dire non. Alors qu’elle l’a toujours dit. La subtilité du roman nous fait songer à la personne qui l’a écrite. Parfois on y trouve une réponse à une question qui nous triturait l’esprit. Lorsque j’ai divorcé la 1ère fois, c’était douloureux car ma fille de 8 ans est restée chez son père qui a voulu m’affamer. J’ai été tellement angoissée que je me suis trouvée à la faculté pour étudier la psychologie après des études faites par correspondance. J’ai été dans des hôpitaux de psychologie. J’ai appris à comprendre et à écouter. La gestation de cet écrit vous a-t-elle pris beaucoup de temps? La première scène de la gifle que j’ai reçue de mon père a été écrite il y a 15 ans. C’était la 1ère version de la scène que j’ai écrite plusieurs fois. Ce n’est qu’après de longues années que je me suis décidée de faire ma rupture avec le père et de repenser l’absence de la mère. Finalement on ne peut qu’en récolter un enseignement sur la nature de la relation qu’on devrait avoir avec son enfant. N’est-ce pas? Mes parents n’ont fait que repousser leurs enfants. J’ai toujours manqué de contact physique avec ma mère. J’ai tant voulu qu’elle me serre entre ses bras parce qu’elle avait une chair qui sentait très bon. La question du contact physique est d’une importance extrême. Aujourd’hui, on a mené l’expérience sur les bébés africains qui sont portés sur le dos de leurs mères pendant deux ans. Il s’est avéré que ces enfants-là, malgré leur malnutrition, avaient un quotient intellectuel (QI) nettement supérieur à celui des enfants européens du même âge (2 ans). La construction de votre roman n’a pas obéit à la structure d’écriture romanesque. Le temps de l’événement n’est pas linéaire. Je l’ai construit tout en étant influencée par le cinéma. J’ai découpé mon écrit en scènes. Car selon moi, ce que l’on garde d’une vie ce sont des scènes qui sont les plus ancrées dans la mémoire. Il y a la mère qui y est un fil conducteur. Comment voyez-vous la Tunisie aujourd’hui après tant d’années passées à l’étranger? Je vois des femmes extrêmement cultivées au courant de tout. Mais ce qui y manque peut être serait ce cosmopolitisme que j’ai connu. Russes, Maltais Français, Italiens et autres y cohabitaient merveilleusement. Avez-vous visité votre ville natale Sfax ou avez-vous coupé court avec ce lieu depuis que vous êtes partie? Je n’ai pas visité Sfax depuis 40 ans. Je viens souvent pourtant en Tunisie. A Sfax j’ai vécu les 25 ou 30 années définitives de ma vie. Les mots arabes me reviennent comme un leitmotiv. Si vous êtes autant attachée à vos origines, alors pourquoi n’avez-vous pas cité la Tunisie, ni Sfax une fois dans votre roman? Je n’ai pas cité aussi les noms de mes frères et sœurs, ni celui de mes parents, ni encore le mien. C’est un mystère de l’écriture. Mona BEN GAMRA


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com