Zied Doueiri au “Quotidien” : “Après le 11 septembre, tout à changé…”





A l’occasion de la sortie de son deuxième long métrage “Lila dit ça” sur les écrans des salles obscures tunisiennes, le réalisateur libanais Zied Doueiri était parmi nous. Celui qui a séduit, il y a quelques années, les cinéphiles et les critiques du cinéma par un “West Beyrouth”, primé lors des JCC 98, parle dans l’interview qu’il accorde au Quotidien de cette nouvelle expérience cinématographique, de la situation dans le Monde Arabe, des lacunes du cinéma arabe et de son prochain film!. Après le succès de votre premier long métrage “West Beyrouth”, pourquoi avez-vous attendu six ans pour présenter votre deuxième film? Il faut dire que depuis “West Beyrouth”, je ne suis pas resté les bras croisés. Au contraire, j’ai travaillé sur le scénario de “Lila dit ça” depuis quelque temps. En m’inspirant du roman qui porte le même titre, j’ai écrit ce film dans la langue de Shakespeare quand j’étais encore à Los Angeles et j’avais l’idée d’articuler le scénario sur l’histoire d’un jeune arabe émigré qui fait partie de la communauté arabe du Michigan. J’avais un désir fou de raconter une histoire du point de vue arabe sur notre vécu aux USA, surtout que le cinéma américain a toujours exclu la communauté arabe. Mais avec les événements du 11 septembre il était difficile de réaliser ce rêve, surtout que le contexte sociopolitique a changé. Quant aux producteurs américains, le scénario de “Lila dit ça” présente un certain risque et ce n’était pas le moment propice pour prendre des risques avec un sujet comme celui de “Lila dit ça”. Alors, ils m’ont conseillé vivement d’aller tenter ma chance en France et voilà, j’ai réussi à obtenir les finances nécessaires pour réaliser mon deuxième film. J’ai dû réécrire le scénario selon ces nouvelles données et ce changement de cadre spatial et de casting et c’est ce qui a retardé le tournage du film. En tant qu’émigré arabe aux USA, avez-vous été victime d’actes ou de propos racistes pour avoir ce désir fou de tourner un film sur le vécu des émigrés? Sincèrement non, car j’ai pu m’intégrer à la société américaine. J’ai quitté le Liban à l’âge de 18 ans pour compléter mes études cinématographiques aux Etats-Unis d’Amérique; j’ai travaillé par la suite comme cadreur dans plusieurs films américains et français et j’ai été même le cadreur de Quentin Tarantino lors du tournage de “Reservoir Dogs”, “Pulp fiction” et “Jacky Brown”. Personnellement, je n’ai eu aucun problème de ce genre mais cela n’empêche que j’ai été toujours attentif à ce qui se passe autour de moi, surtout après les attentats du 11 septembre. C’est pour cette raison alors que vous avez choisi de tourner votre film à Marseille et d’évoquer les conflits communautaires et religieux au cœur de cette histoire d’amour sensuel! Comme vous le savez les événements du roman “Lila dit ça”, paru en 1996 se déroulent dans la Banlieue parisienne mais quand j’ai décidé de travailler sur cette histoire, j’ai trouvé que le code psycho-social de ce roman m’était étrange. Alors, je suis parti à Marseille qui m’était familière, proche de moi… Marseille est une ville méditerranéenne ouverte, accueillante… un peu anarchique, avec ses ruelles étroites et ses maisons superposées les unes sur les autres et ce linge multicolore ornant les balcons, elle me rappelle le Liban avec son anarchie esthétique. J’ai été, toujours en quête des images sincères et spontanées du vécu! Pour la deuxième partie de votre question, les conflits ont été toujours au cœur du vécu du Moyen-Orient; j’ai grandi au Liban où cohabitent dix-sept communautés religieuses et cela veut dire que je maîtrise bien ce sujet. “Lila dit ça” repose sur l’après 11 septembre, mettant l’accent sur cette peur d’être différent et d’avoir une autre culture. Même si l’approche de mon deuxième film et le genre sont différents, “West Beyrouth” reste encore dans mon cœur et dans mon esprit. Comment évaluez-vous votre expérience avec Mohamed Khouas, à sa première expérience cinématographique et Vahina Giocante qui a déjà un CV blindé? Quand j’ai commencé le casting de mon film, j’avais dans la tête l’idée de trouver un comédien qui a les traits d’un Arabe… j’ai fait le tour de plusieurs espaces jusqu’au jour où je suis tombé sur Mohamed Khouas qui a une expérience théâtrale importante. J’ai trouvé qu’il répondait parfaitement au profil de cet acteur pouvant traduire le personnage de Chima. Mohamed, ce comédien algérien, est très fragile et sensible sur la scène et dans la vie et c’est important. Quant à Vahina Giocante, qui a déjà à son actif neuf films, elle était prête à aller jusqu’au bout dans ce film et à réussir son rôle d’adolescente amoureuse. Après cinq minutes de discussion avec Vahina, j’ai été convaincu que seule cette comédienne pouvait camper ce rôle d’une “Lila” libérée qui veut séduire le cœur de Chima à n’importe quel prix. Alors pour commencer avec ce couple, je leur ai montré trois films qui ont des visions proches de mon film: “Rusty James” de Copola, “Leolo” de Lauzon et “The ciment Garden” de Birkin… C’était un premier pas avant de commencer le tournage avec cet excellent duo. J’ai dû travailler avec chacun d’eux pour pouvoir doser l’énergie de Mohamed Khouas qui vient du théâtre et tisser des liens solides entre lui et Vahina pour que les scènes d’amour soient spontanées et naturelles. Je pense que je suis parvenu à atteindre mon objectif. Je suis vraiment content de cette expérience. Avec ces scènes d’amour et ces propos traitant de la sexualité, n’avez-vous pas eu peur de choquer le grand public? Je sais que ce thème peut choquer le grand public mais l’art n’est-il pas une aventure risquée? J’ai toujours été un aventurier. Quand “Lila dit ça” a été diffusé les écrans des salles obscures françaises, il y avait des gens qui m’ont félicité pour l’audace et le lyrisme de mon film mais il y avait aussi une frange qui m’a critiqué considérant “Lila dit ça” comme un film trop érotique. On ne peut pas plaire à tout le monde, c’est la réalité, mais je suis content d’avoir plu aux critiques du cinéma et à bon nombre de cinéphiles et j’espère plaire au public tunisien. Sincèrement, j’ai été très touché par les encouragements et les félicitations que j’ai eu de la part des Libanais, des Marocains, des Tunisiens… et des Algériens qui vivent en France: ils ont beaucoup aimé le fait d’aborder un sujet et de tourner un film du point de vue arabe. Avec un peu de recul, quelles sont les lacunes qui nuisent à l’évolution du cinéma arabe? Pour être précis et clair, nous n’avons pas un cinéma arabe. Nous avons des essais cinématographiques, des tentatives personnelles qui sont confrontées à beaucoup de problèmes avant qu’elles ne voient le jour. Je vais résumer les lacunes des cinéastes arabes en deux points: l’absence d’un scénario bien écrit et qui touche le public dans sa diversité; on voit des sujets parfois dépassés par l’actualité où le scénariste s’enferme dans des problèmes très locaux, alors que pour arriver au public, il faut présenter des sujets universels sans , bien sûr, effacer l’identité du film. Je ne suis pas ici pour donner des leçons mais je conseille à mes collègues de chercher la bonne équation entre le personnel et l’universel. Côté finances, malheureusement un cinéaste doit frapper à toutes les portes et se casser la tête à gauche et à droite avant de pouvoir donner le premier coup de manivelle. Cette quête de finances peut être à l’origine d’une modification totale de la vision du scénariste qui se trouve dans l’obligation de laisser tomber quelques idées car le budget ne lui permettra pas cela ou de faire des sacrifices pour plaire au producteur de son film. Après “West Beyrouth” et “Lila dit ça” quels sont vos projets cinématographiques à venir et comptez-vous continuer dans la même approche? Mon prochain film sera tourné au Mexique et il traitera de la foi et de l’histoire en focalisant sur la signification du catholicisme en Amérique latine. J’ai vécu aux USA et au Mexique et cela me facilite le traitement de ce sujet. Je suis actuellement en train de fignoler le scénario, puis je commencerai le casting pour trouver un comédien mexicain qui réponde au profil de mon héros. Interview réalisée par Imen ABDERRAHMANI


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com