Barcelone : entre partenariat et néocolonialisme





* Par Abdallah Laâbidi Par les temps présents, il ne faut pas être grand clerc pour prévoir l´avenir pour 2006 et même bien au-delà. Il suffit pour cela d´observer objectivement le cours des choses, tel que nous le présentent les médias, sans fioritures. Car l´arnaque, l´agression et les génocides les plus abominables, commis par les puissants de ce monde ou leurs concessionnaires régionaux, se sont rationalisés eux aussi et obéissent désormais aux normes d´efficacité, de transparence et de rapidité de la civilisation occidentale dominante, qui privilégie les chemins de traverse et rejette les détours et les manœuvres inutiles. Pour notre région, c´est surtout l´environnement international immédiat qu´il convient de scruter avec le plus grand soin et la plus grande vigilance. Un environnement agressif et hostile, fait de nations et peuples inquiets pour leur avenir du fait de la globalisation rampante et de ce qu´elle charrie d´éléments imprévisibles. Trois données capitales s´y font terriblement face et concourent inexorablement à la ruine de la planète, si dans l´intervalle rien de valable n´est entrepris pour maîtriser leur emballement et atténuer leurs effets: la folle croissance démographique mondiale (la Terre compte déjà 6,5 Mrd d´individus), l´épuisement des ressources qui constituent jusqu´ici la base du bien-être et de survie de l´humanité, et la pollution débridée de l´atmosphère. L´enjeu est, dans ces conditions, une lutte acharnée pour la survie, ni plus ni moins, où chaque nation ou groupe de nations évalue ses moyens, organise ses forces et se met en ordre de combat pour résister et se maintenir à flot. Dans une telle lutte, avant de s´imposer des restrictions ou de faire l´effort de trouver d´autres moyens de survie à substituer à ceux qui sont en voie d´épuisement, la règle, de tout temps, est que les puissants commencent d´abord par se rabattre sur ceux dont disposent encore les faibles. Que d´un côté on appelle ça globalisation, de l´autre impérialisme, peu importe, le résultat est toujours le même : le puissant est toujours le mieux servi et avant tout le monde, et le plus souvent aux dépens des faibles. Dans cette lutte éternelle dont seul l´instinct de conservation fixe les règles, que reste-il aux pauvres et aux faibles parmi lesquels nous comptons? Pas grand-chose : leurs yeux pour pleurer et leur tête pour se mettre, si possible, passagèrement à l´abri, en attendant des temps meilleurs. Pris séparément, aucun Etat arabe ne dispose de la masse critique pour s´en sortir seul ou même se présenter en interlocuteur valable aux ensembles qui se constituent alentour, pour défendre efficacement les intérêts et les valeurs de son peuple. L´absence d´élan fédérateur et d´intégration horizontale chez les Etats de la région, susceptible de leur conférer plus de poids sur la scène internationale, constitue un handicap majeur pour la défense des valeurs et des intérêts vitaux de leurs peuples, qui risque à terme de mettre en péril la cohésion de leurs sociétés et même de leur existence en tant qu´entités étatiques souveraines. L´Europe qui considère notre région comme sa profondeur stratégique naturelle, piaffe devant une situation qu´elle n´hésite pas à qualifier souvent, à mots à peine couverts, de forfaiture des Etats concernés, et commence déjà, par ses déclarations comme par ses actes, à prendre les dispositions conséquentes pour y défendre directement « ses » intérêts et y installer « son » ordre. Le président de la commission européenne, José Manuel Barroso, vient d’affirmer dans un éditorial (1), publié la veille du récent sommet de Barcelone, que l´Europe fait « face à une grande instabilité et à l'émergence d'Etats en échec qui sont les pépinières de nouvelles crises régionales. La radicalisation idéologique et le terrorisme ont privatisé la guerre » et que « ces défis montrent que la ligne de démarcation entre la politique étrangère et la politique interne s'atténue de jour en jour et que, par conséquent, il y a des problèmes qui ne peuvent être résolus par un seul pays ». N´est-ce pas là une façon polie de dire que ni les frontières ni la souveraineté des Etats ne sont sacrées dès lors que la sécurité et la prospérité de l´Europe se trouvent en jeu ? Dans la foulée, et comme pour joindre l´action à la parole, il annonce une mesure prise par l´Union Européenne, d´éradiquer d´ici l´horizon 2015 l´illettrisme qui toucherait, selon lui, huit millions de jeunes de moins de 15 ans, dans les pays de la rive sud de la Méditerranée. Voila un exemple parmi d’autres d’une intervention directe dans un domaine d’habitude strictement réservé à la compétence souveraine des pays concernés. Nous assistons là à une démarche qui vient à point nommé fixer davantage, et avec plus de clarté, les idées sur les intentions et les desseins de nos puissants voisins quant à l´avenir de la région. C´est une conséquence logique des conclusions concordantes d´une foule d´études récentes, commanditées par les instances les plus autorisées de l´UE, qui considèrent qu´à brève échéance l´Europe est tributaire pour sa puissance, sa sécurité et sa prospérité, des progrès réalisés dans les pays d´Afrique du Nord (2) au plan politique, économique, social et culturel. Ce n´est pas par pur hasard si le Sueddeutsche Zeitung, (3) quotidien allemand diffusant à près de cinq cents mille exemplaires, couvrant le dernier sommet de Barcelone, croit pouvoir remarquer que l´Union Européenne est en passe de réaliser avec l´euro ce que Rome avait en son temps obtenu avec l´épée et la lance : établir son empire sur l´ensemble du pourtour méditerranéen. Cela se trouve corroboré par l´ambiance générale et les commentaires de certains hommes politiques et observateurs européens, ajoutés au refus impérial de l´Union Européenne de tenir le moindre compte des objections des pays arabes dans les documents finaux, qui ont fait planer sur la dernière rencontre de Barcelone l´esprit du Congrès de Berlin 1878. Au cours de ce congrès, historique à plus d´un titre, les puissances européennes, réunies pour dépecer la dépouille encore chaude de l´empire ottoman, avaient réglé les questions pendantes en fonction de ce qu´elles estimaient être leurs intérêts, sans tenir le moindre compte des exigences vitales des peuples balkaniques. Le résultat en a été deux grands conflits mondiaux dévastateurs qui ont coûté à l´Europe son leadership, et l´ont mise pour de nombreuses décennies à la remorque des USA, et une horrible hécatombe en ex-Yougoslavie, en plein cœur du Vieux continent, près d´un demi-siècle plus tard. Les Européens auraient dû mettre à profit le dernier sommet de Barcelone pour expérimenter la nouvelle théorie du « dialogue des civilisations » chère au premier ministre espagnol Zapatero dont on n’a trouvé nulle part trace, au lieu de persister dans leur monologue narcissique digne d´une époque qu´on espère à jamais révolue. Mais, comme on le voit, l`Europe a toujours été et devient de plus en plus un élément déterminant de notre vie, à tel point qu´il est inconcevable d´envisager notre avenir sans y intégrer son influence. Déjà depuis quelques années la fine fleur de la jeunesse maghrébine, formée aux meilleures écoles de France et de Navarre sert par milliers de précieuse force d´appoint pour le développement des secteurs technologiques les plus pointus d´Europe. Le nombre de nos jeunes cadres de très haut niveau qui y vivent et travaillent, atteint désormais un seuil avec lequel il devient à la fois légitime et urgent de se demander s´il y a lieu d´en tirer une raison de fierté ou au contraire de profonde inquiétude. Car aucune communauté soucieuse de son devenir n´accepte de gaîté de cœur de voir partir ses forces porteuses d´avenir les plus prometteuses. Peut-être serions-nous un jour récompensés pour cette hémorragie, par un dialogue, des relations et des échanges plus équilibrés, qui ne manqueraient pas de s´instaurer entre les deux rives de notre Méditerranée grâce cette catégorie convoitée d´émigrés, qui sait ? Peut-être qu´une telle symbiose, si elle venait à être réalisée, permettrait-elle à cette partie du Vieux monde de faire contrepoids, avec une coalition de puissances volontaires à travers le monde, au « bushisme » naissant Putre-Atlantique et à son cortège d´hégémonisme génocidaire, de démesure et d´excessif d´une superpuissance en perte de vitesse économique, politique et, à terme, militaire, menaçant d´entraîner le monde dans sa chute ? _____________________________________________________________________________ (1) Le Figaro du 28 novembre 2005 (2) Ce concept couvre la région qui s´étend du Maroc à l´Egypte (3) (SZ du 29.11.2005)


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com