Lueurs dans le noir





Flonflons, youyous, guirlandes, lumières, accolades, comme le veut une aimable tradition établie à la veille de chaque nouvelle année. Mais au-delà? Que peut-on espérer après une douzaine de mois au cours desquels l’humanité n’a cessé de broyer du noir? Quelques lueurs laissent néanmoins présager une légère embellie. * Par Abdelmagid CHORFI L’année 2006 frappe à nos portes. Et nous nous apercevons brusquement que celle qui l’a précédée est passée devant nos yeux en une flamme fugace. Les années seraient-elles courtes et les minutes longues comme l’a si bien dit un quidam? On le croirait volontiers. Il y a à chaque fois que nous accueillons une nouvelle année dans notre vie, une brusque accélération du temps. Qui implique bien entendu une déclaration du rythme vital. D’où une sorte de malaise existentiel qui nous étreint. Le temps est alors appréhendé comme une force devant laquelle nous nous sentons tout petit, infimes particules dans l’immensité de l’univers. Mais nous espérons tout de même que, au-delà de cette rupture dans le mouvement de la vie, se déroule une mutation positive dans le cours du progrès. De sorte que ce moment capital acquière une telle intensité qu’il nous fait entrevoir d’heureux développements pour le proche futur. Et l’espoir est si tenace! L’espoir se sent d’abord au niveau de la société du savoir, une société new-look et nous ne pouvons éviter l’évocation de cette notion pleine de bruit et de fureur qu’est la mondialisation. Pour certains, elle est positive puisqu’elle se propose d’embarquer toute l’humanité dans une sorte d’Arche de Noé. Cette embarcation miraculeuse cinglera, toutes voiles déployées, vers une terre où régnera la liberté, celle de la circulation sans entraves des personnes, des capitaux, des biens et des idées. Pour d’autres , au contraire, enfourcher la mondialisation serait mettre le pied à bord d’un bateau ivre. L’écart entre riches et pauvres se creuserait davantage, l’hégémonisme d’une certaine superpuissance plomberait plus lourdement le destin du globe, l’imagination créatrice serait broyée sous le couvert d’une uniformisation galopante. Et ces comptenteurs de citer à titre d’exemple la multiplication médiatique d’entreprises débilitantes, du style télé-réalité ou star-academy. Certes, on leur fera observer que ce genre de production existe depuis que la télé est télé, notamment en Occident! Mais aujourd’hui le mal a gagné les pays en développement, ouvrant une brèche où se sont engouffrées la bêtise la plus déprimante et l’inculture la plus crasse. Bref un véritable complot contre l’intelligence! Mais il n’y a pas que cet aspect de la mondialisation, qui inspire une grande appréhension. Et dont on redoute qu’il ne s’amplifie, insidieusement, dans les toutes prochaines années. Il s’agit de la menace que fait peser sur les spécificités identitaires le modèle culturel américain, véritable rouleau compresseur capable de laminer le moindre particularisme local ou national. Entendons-nous bien. Le modèle n’est pas, en lui-même, plus mauvais qu’un autre. Mais comme il dispose d’énormes moyens financiers, d’un soutien médiatique tentaculaire et d’une logistique adossée à de nombreux relais de diffusion et de distribution, il déploie une ombre gigantesque occultant tout ce qui vit au ras des authenticités et des particularismes locaux. Les Américains doivent se pénétrer d’une chose: la diversité culturelle est un trésor inestimable dont la perte signifierait le dessèchement de l’imaginaire populaire et l’extinction de toute richesse patrimoniale. Il est donc à souhaiter que l’année 2006 enregistre une plus grande prise de conscience du phénomène. Et que l’on assiste à un passage à l’acte par une mobilisation accrue des sphères agissantes de la pensée et des arts. Ce qui contribuerait à atténuer quelque peu des effets pervers de la mondialisation, ce monstre aux allures bonhommes. Ainsi il en va de la nature humaine, dont la permanence à travers les ères constitue un mystère. Car jamais l’homme n’a été aussi fidèle à lui-même. C’est-à-dire fidèle, entre deux rais de lumière, à son inclination prédatrice. Et c’est ce même homme qui se réveillera le premier janvier prochain, après une nuit de libations et de ripailles, repris par son envie de changer la carte du monde, quel qu’en soit le prix. Prenons l’exemple de la protection de l’environnement. L’homme sait qu’il est en train de contribuer, par ses excès, au réchauffement de la planète. Il sait que l’été prochain le mercure montera d’un degré, ce qui provoquera une véritable fournaise et mènera à une extension des déserts. Il sait que le dégel de la banquise fera s’élever davantage le niveau des mers etc. Mais il fera la sourde oreille aux appels des scientifiques et continuera comme si de rien n’était, jusqu’au jour où tout se déglinguera. * Fin d’un rififi? Le Moyen-Orient est le point le plus chaud du globe. En 2006 les projecteurs seront encore braqués sur la malédiction qui le poursuit depuis plus d’un demi-siècle. L’année qui vient de s’écouler y aura atteint les abysses du tragique. En Irak le sang a coulé à flots. Lira-t-on dans les éphémérides de 2006 les prémices de la paix, à tout le moins d’une relative stabilité, propice à l’apaisement. Cela dépendra essentiellement du locataire de la Maison Blanche. Sa conscience ainsi que le véritable intérêt de son pays lui dicteront-ils de répondre au geste des Sunnites par un grand geste. Ce geste est d’autant plus à sa portée qu’il s’est quelque peu démarqué ces derniers temps de ses âmes damnées. La relative disgrâce des Rowe, Cheney et Cie ouvrirait-elle des perspectives nouvelles ? Ce sera peut-être le champ ouvert à une dynamique de désengagement de ce terrain miné pour l’Occident qu’était devenu l’Irak. Et une occasion irremplaçable pour que cette nation de grande liberté qu’est le pays de l’oncle Sam jette les jalons d’un monde moins violent. Et construise cette démocratie à laquelle Bush se déclare tenir comme à la prunelle de ses yeux. Ce dernier acquerrait alors la dimension d’un visionnaire, capable de transcender les intérêts étroits et les calculs de bas étage, un homme véritablement engagé dans l’exaltante voie de la sincérité. Les Etats-Unis redeviendraient cette nation-phare qui, tout en s’appartenant à elle-même, s’appartiendrait à toute l’humanité. L’année 2006 verrait-elle ce miracle ? Certains osent l’espérer tant le bourbier irakien pourrait engloutir tous les protagonistes de ce drame. * Le scénario idéal Pour Israël 2005, a été l’année de quatre tellurismes : le retrait de Gaza, l’émergence d’un nouveau parti (Kadima), l’arrivée en trombe d’un nouveau patron à la tête du parti travailliste et enfin l’accident cardio-vasculaire de Sharon. Quand on a vécu, en quelques mois, ce quadruple tellurisme, on en sort ou bien complètement fragmenté ou bien plus lucide et plus conscient du tragique de la situation. La prochaine année pourrait alors nous valoir un examen de conscience de la part de Sharon, un examen qui sera facilité par l’accession de Hamas à la maturité politique. Là aussi geste pour geste serait le scénario idéal. Points chauds de la planète, l’Irak et la Palestine le sont, bien entendu, par la grande souffrance endurée. Mais il le sont aussi, ce qui est encore plus dramatique, par le fait qu’ils font le lit du terrorisme. Non pas qu’ils soient des pourvoyeurs en agents terroristes, encore qu’en Irak la nébuleuse terroriste ait profité de la désorganisation du pays pour s’y introduire. Mais parce que l’occupation de la Palestine et la guerre menée en Mésopotamie ont suscité une telle réprobation dans l’ensemble du monde musulman que des islamistes ont fini par surgir, ici et là, prêts à sacrifier leurs vies pour lesdites causes, quitte à massacrer des civils innocents. C’est dire que la lutte contre le terrorisme passe immanquablement par la recherche de solutions justes et durables pour les deux questions palestiniennes et irakienne. Plus vite les Américains s’y attelleront et plus aisément ils parviendront à enrayer la menace terroriste qu’ils redoutent tant. L’année 2006 les verra-t-elle mettre de l’eau dans leur vin ! * Dans les savanes africaines L’Afrique, notre totem tutélaire, est malheureuse comme Job. Plongée dans la misère jusqu’au cou, affligée par des maladies sans nom, meurtrie par des luttes fratricides, elle ne semble pas sortir de sitôt de l’auberge. Et pourtant l’année 2006 pourrait nous réserver un petit lot de satisfactions. En effet dans les plaies purulentes ouvertes dans ses flancs par des guerres à récurrence, un processus de cicatrisation a déjà commencé qui pourrait se consolider dans l’année à venir. Cela a commencé par la normalisation, cette année, de la situation politique au Libéria. Avec, cerise sur le gâteau, l’élection d’une femme, une première en Afrique, à la plus haute magistrature du pays. Et cela se poursuit actuellement par deux actions politiques porteuses de promesses. Il s’agit de la nomination par l’Union africaine d’un premier ministre ivoirien, investi des pleins pouvoirs dont l’objectif est de préparer, pour le 1er novembre 2006, une élection présidentielle libre, transparente et démocratique... L’autre réalisation qui met du baume au cœur a été le oui obtenu par le référendum constitutionnel en République démocratique du Congo, acquis qui a mis fin à une longue et pénible période de transition. Certes les périls n’ont pas pour autant complètement disparu. Mais il y a là une belle amorce à une vaste remise en question que l’Afrique se doit d’opérer pour espérer voir le bout du tunnel. Il lui faut donc, sans trop attendre, se secouer, et notamment dans sa partie subsaharienne. La tâche lui en sera facilitée par la décision prise par les pays riches d’effacer la dette des nations les plus pauvres. Elle lui sera également facilitée par les différentes initiatives visant à promouvoir un vaste élan de solidarité en sa faveur. Le Fonds mondial de solidarité, initié par le Président Ben Ali, en est le plus prometteur. Ces mécanismes qui auront aussi la mission d’impulser une solidarité numérique pourront, nous l’espérons, atteindre leur vitesse de croisière en 2006.


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com