Aziza Bahi : Il était une fois…





Dans une ancienne maison, un véritable joyau incrusté dans la Médina, Aziza Bahi expose une trentaine de ses travaux. Qui racontent dans des couleurs chatoyantes l’âme de la vieille-ville. Nous sommes au 15 rue Dar El Jeld dans la Médina de Tunis, une demeure qui remonte au 13ème siècle. Depuis ce temps des Hafsides, plusieurs familles se sont passé les clefs et à chacune sa façon de restaurer le lieu. Qui garde encore son charme avec son beau plafond tout en motifs, les couleurs de sa faïence, revue, corrigée et ravivée, ses arcades bien dressées, ses sols marbrés et son oriental parfum de toujours. Les derniers propriétaires (il y a seulement deux ans et demi) après les Ben Khlifa, ce sont les Bahi. Ces gens voués à l’art n’ont à leur tour pas tardé à mettre dans l’espace un petit quelque chose dans le décor. Et c’est leur enfant unique, Aziza qui s’en est occupée. Après avoir veillé sur les quelques retouches qui s’imposaient, Aziza a tenu à présenter récemment sa première exposition personnelle qui répond à merveille au cachet de la demeure et à son architecture. Dans un éclairage tamisé, un fond musical, et des pétales de rose éparpillés avec poésie un peu partout, Dar El Behi était bien préparée pour la mise en scène. C’est ainsi que Aziza a voulu passer en revue un volet de l’histoire et son travail. Et son travail — tiré des ambiances, des ombres et des lumières et des contes que la mamie de Aziza (qui lui a donné son nom) lui a raconté quand elle était toute petite dans d’interminables douces veillées, d’hiver comme d’été — met en lumière la facette cachée ou qu’on a voulu enterrer de l’histoire. Ce chapitre d’un vécu ponctué par nos ancêtres, riches ou moins riches ou encore de ces petites gens, n’a pas à être oublié ou confiné à l’ombre. Tous ont participé à construire ce beau monde. Ce sont ces gens venus du ventre de notre continent. Avec leurs muscles, leur couleur «indélavable» et leur lait de maternité. Aziza les a exhumés et mis sur une belle surface, les a parés de costumes et de bijoux multicolores et leur a donné le sourire... «Ce sont ces gens qui vivaient derrière nos portes, dans l’obscurité absolue. J’ai essayé de les mettre en valeur, leur donner de l’importance, les vêtir avec des couleurs de rêve et les enrichir de bijoux (que j’ai sculptés dans la céramique et collés dessus) et j’ai accroché leurs profils sur ces murs colossaux, et dans chaque coin où ils sont passés», nous raconte l’artiste avec tant de tendresse et de noblesse. C’est ainsi que Aziza Bahi nous a invités. Pour admirer son univers de trois sphères. La première est visuelle dans les toiles et la mise en scène. La seconde est auditive avec ce mélange musical pétillant fait d’Orient et d’Occident, qui enveloppe la galerie et enfin olfactive par l’encens qui parfume les airs de la maison familiale. «J’essaie de réveiller tous les sens et ça se passe dans mon intérieur, chez moi, dans mon intimité. Je mets les personnages, jadis pauvres et peu remarqués dans leur élément, presque naturel. Et ils sont comme vous voyez, si bien contents et si à l’aise», ajoute Aziza Bahi. Qui nous a vraiment plongé dans un voyage dans le temps. Un temps pavé de diverses histoires qui se sont déroulées dans «l’intimité» d’une «maqsoura», d’un «hammam» ou d’autres petits coins de la maison des «maîtres». Ce sont ces histoires et ces images qui ont marqué depuis fort longtemps la petite fille des Bahi, 27 ans, et qui réside aujourd’hui avec son mari au 14ème arrondissement à Paris. Et pas loin de chez elle pullulent les galeries de toutes sortes. Et c’est là qu’elle a fréquenté les ateliers du sculpteur Gérard Roman (le maître de l’argile et du bronze, âgé de 80 ans). Malgré la grisaille du Nord, Aziza a trouvé dans l’art et la créativité une raie de lumière et de chaleur dans son monde presque solitaire. Et quand elle s’exprime, c’est dans un style fluide. Son style bien à elle de narration baignée de nostalgie dans le même sillon des peintres orientalistes. Elle sait le dire, fidèle à ce qu’elle a lu, parcouru ou surtout entendu de la bouche de sa chère grand-mère qui vient des Karamelli de Libye, une proche des beys de Tunisie. Et elle sait tout. Presque tout sur Henchir Bazzazia, librairie Diwan, Sidi Ahmed Behi (aujourd’hui école coranique et centre culturel à Bab Laâssal)... Animée par la nostalgie, elle dessine des rêves. Et c’est avec les couleurs et la céramique qu’elle donne libre cours à son talent et son imaginaire espiègle. «En effet, j’ai hérité la passion de la peinture de mon père qui se qualifie de peintre du dimanche. Et c’est lui qui m’a encouragée à apprendre le dessin, à m’inscrire aux Beaux-Arts après mon bac en Sciences-éco. Mais la vraie formation m’est venue de la céramique et de la recherche à Sidi Kacem Jelizi», nous a dit la fille de Jalel Bahi. Et d’ajouter : «J’essaie toujours de mettre quelques notes de musicalité dans ma peinture. Et le monde de la musique me vient du côté de ma mère, une descendante des Mokrani, les premiers militants algériens qui ont trouvé refuge en Tunisie, lors de l’occupation française», ajoute la belle artiste. Zohra ABID


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com