Ali Boumnijel : «Nos doléances ne sont pas seulement une affaire d’argent»





C’est en quelque sorte la conscience vive du Club Africain, à défaut de représenter sa mémoire. Ali Boumnijel ne vit que sa seconde saison du côté du Parc A. Pourtant, il avoue en avoir vu des drôles et des moins drôles. Dans la tempête que traverse le club de M Cherif Bellamine, le quadragénaire, donc le sage de la famille s’emploie à recentrer le débat: “Il est ridicule de croire que nous cherchons à attirer l’attention de nos dirigeants sur les seules questions d’argent, analyse-t-il. Il y a mille et un problèmes sur lesquels nous attendons qu’ils interviennent: infrastructure, conditions de préparation, matériel qui manque, un effectif très réduit…”, explique celui qui se trouve aujourd’hui en première ligne du fait de son âge, d’être capitaine et d’un charisme incontestable que lui assurent sa longue carrière professionnelle et sa place privilégiée dans l’Equipe nationale. Soupçonné par certains d’être l’instigateur des derniers “mouvements sociaux”, Boumnijel répond sereinement aux accusations et insiste sur le privilège de pouvoir porter un jour les couleurs du Club Africain: “Nous, joueurs, ne sommes que des passagers. Il nous faut y laisser le meilleur souvenir et les meilleures performances avant de passer le témoin”, invite-t-il calmement, sans se laisser trop marquer par les éclats d’un débat qui part ces jours-ci dans tous les sens. Le C.A se porte mal. Votre public a même l’impression que vous avez touché le fond en vous faisant éliminer par une formation assez moyenne, les Egyptiens de l’ENPPI… Touché le fond? Non, pas vraiment. Il faut d’abord souligner que nous avons été éliminés par une solide équipe qui occupe la 3ème place au championnat égyptien, ce qui n’est pas peu. Elle n’est pas certes très connue sur la scène arabe mais elle marche bien actuellement et me paraît bien structurée. De plus, là-bas, en Egypte, on n’a pas joué sur notre valeur. De là à dire que le C.A a touché le fond, je ne suis pas d’accord car on n’assiste pas à une réelle décadence sur la durée de deux ou trois mois par exemple. Le Club Africain vit présentement des problèmes. Il doit savoir résoudre entre quatre murs sa cuisine interne. Pourquoi avoir mis tout ce temps fou à résoudre ces problèmes? Vous avez raison. Cela tend à devenir trop long. je suis là depuis neuf mois. Je constate les faits et je découvre beaucoup de choses. J’essaie d’alerter les dirigeants sur certains aspects qui nous donnent des soucis. Je crois qu’au Club Africain, il n’y a pas suffisamment de communication. Il est urgent de ramer dans le même sens. Le directeur sportif, M. Salah Thabti, vient de démissionner. Vous perdez là une courroie de transmission, un élément chaque jour présent au Parc A et avec lequel vous avez eu constamment affaire… J’attends que le président du club s’exprime là dessus. J’ai appris cela sur les journaux et on va voir comment cela va se passer. Le public “rouge et blanc” est remonté contre ses favoris. Il leur reproche le mouvement de grève de la mi-Ramadan et le port de brassards noirs, le 9 novembre au match aller devant l’ENPPI. Certains vous accusent même d’entreprendre une forme d’action syndicale… Non, il faudrait plutôt replacer cette affaire dans son contexte et qui donnent pourtant le maximum sur le terrain. Nous avons dû alerter nos responsables et les interpeller d’autant plus que nous avons tous le sentiment d’appartenir à un grand club et d’être tout simplement de passage. Dès lors, il nous faut donner la meilleure image possible avant de passer le témoin. En tout cas, ce n’est pas en observant une grève ou en portant dans une rencontre le brassard noir que vous risquez d’y réussir? Non, je ne suis pas d’accord avec le terme “grève” employé abusivement par les médias. Nous avons dû annuler une séance d’entraînement pour inviter les responsables du club à discuter avec nous. Dans une entreprise, il faut inviter tout le monde à discuter pour arriver à résoudre certains problèmes. Au C.A, c’est pareil. Non, rassurez-vous, nous n’allons pas faire la révolution. Mes coéquipiers et moi voudrions travailler dans des conditions acceptables, disons normales. En général, les conséquences d’une performance quelconque sont assumées par les acteurs, ceux qui jouent et décident du sort des rencontres. Tout “tombe” sur eux. Alors, le minimum serait de leur apporter de bonnes conditions de préparation. Pour donner le meilleur de soi, un joueur a besoin d’être bien dans sa tête, d’être rassuré afin de trouver la détermination nécessaire pour gagner. Les primes de rendement (ou de signature) seraient-elles aussi importantes que cela pour provoquer tout ce boucan alors qu’en revanche, vous continuez de percevoir régulièrement vos salaires ? Je suis à vrai dire étonné parce que j’entends et ce que je lis. Tout le monde se focalise en effet sur ces histoires d’argent et de primes, oubliant que nous ne cherchons pas uniquement à attirer l’attention de nos dirigeants uniquement sur des problèmes d’argent. Malheureusement, le message n’a pas été passé par le Bureau directeur. Il y a en réalité des insuffisances flagrantes au niveau de l’infrastructure, du matériel de travail, des conditions de préparation. Personne ou presque n’en parle et c’est regrettable car un grand club comme le CA mérite réellement une toute autre atmosphère d’exercice et de meilleures conditions de préparation. A-t-on oublié que l’année dernière déjà, des difficultés financières du même ordre que celles de cette saison s’étaient déjà posées mais que les joueurs ont su patienter et faire confiance au Bureau directeur... Que répondriez-vous à tous ceux qui placent Ali Boumnijel en première ligne et vous soupçonnent de former avec Mohamed Mkacher, le duo instigateur de la grève de l’entraînement (même si vous n'aimez pas trop qu’on l’appelle ainsi) et du port des brassards noirs ? C’est complètement idiot. On tape sur Boumnijel parce qu’il est le capitaine, le plus vieux du groupe, membre de l’équipe nationale. Il ne faudrait pas concevoir ainsi la chose. Nous avons été 25 joueurs à interpeller nos dirigeants, à chercher à réveiller le Bureau sur des choses qui nous concernent directement et cela exprimait naturellement le sentiment du groupe. Les responsables du club doivent intelligemment en tenir compte. Mais, croyez-moi, si je dois demain parler au nom des joueurs, je le ferai. Kamel Chebli, votre entraîneur, n’a pas cessé de se plaindre d’un effectif très réduit et quantitativement donnant des soucis. Etes-vous de cet avis ? Absolument. Jusque-là, nos résultats n’ont pas été si mauvais que cela : deux défaites seulement depuis le début de saison (contre l’EST dans le derby et devant l’ENPPI en Ligue arabe). D’ailleurs, nous ne pouvions pas aller très loin en League Arabe si l’on considère que dès qu’il y a deux au trois blessés, le coach ne trouve plus de réelles solutions. Nous n’avons pas l’effectif pour faire longue carrière dans la compétition arabe. Maintenant, nous ne disposons pratiquement d’aucune solution de rechange au milieu. L’effectif est très réduit et cette situation, en accumulant les frustrations, crée un certain mécontentement. Notre action vise également à attirer l’attention de nos responsables sur cet aspect très important dans la vie d’un club. Tout compte fait, les joueurs clubistes ont peut-être besoin de faire leur mea-culpa, de procéder à une sorte d’examen de conscience. Car, avouez-le, Ali Boumnijel, votre attitude à vous, tous les joueurs du club de Bab Jedid n’a pas été jusque-là irréprochable ? Oui, sans aucun doute. Nous avons essayé d’alerter tout le monde sur le fait qu’il y a des problèmes au sein de l’équipe de football. Je conviens également que la manière peut paraître maladroite. Mais il nous fallait réveiller les gens, compter sur un éveil des consciences. A l’arrivée, votre déconcentration par le port au dernier moment pour créer l’effet de surprise, juste avant de rentrer sur le terrain vous a coûté le gain du match aller devant l’ENPPI et, au bout du compte, l’élimination... Non, pas vraiment. Nous avons hérité ce soir-là de dix mille occasions gambergées. Devant l’EST, en championnat, nous avons également raté beaucoup trop de buts faciles. Nous n’avons, je crois, jamais cessé de nous battre puisque nous mesurons les risques que nous encourons en agissant comme nous le faisons depuis quelques mois. Mais, à vrai dire, on va s’en sortir. Le Club Africain est suffisamment solide pour espérer voir bientôt le bout du tunnel. Il faut être costaud et surtout communiquer : chacun au CA doit écouter l’autre. «Les événements ont donné raison à Zouaoui» Après avoir fait le plus gros de votre carrière en France où les mœurs du monde professionnel doivent être tout à fait différentes de celles propres au microcosme «pro» tunisien, vous devez sans doute être un peu déçu par ce qui se passe autour de vous ? Ah oui, comment ne pas l’être, du reste ? Vous vous battez énormément, vous investissez toute la rigueur nécessaire dans le travail puis, à l’arrivée, vous obteniez ce gâchis monstrueux. Le problème majeur dans le football tunisien, c’est que, statutairement, l’on a affaire à des joueurs professionnels et salariés en tant que tels mais que l’on ne considère pas en vérité en tant que «pros». Il est temps d’épouser à cent pour cent le régime et la culture «pro» et non pas rester perdu entre deux eaux. Avec du recul, trouvez-vous que Youssef Zouaoui a eu raison de partir dès le mois de septembre dernier, le soir même du derby perdu face à l’EST (2-0) ? Oui. En tout cas, ce n’est pas moi qui lui donne raison mais bel et bien les événements. Il était débordé d’un peu partout, éprouvé, malade par un tas de problèmes. Il n’en pouvait plus. Son départ aurait dû servir d’avertissement. Le message n’a apparemment pas été entendu. Car, lorsqu’un entraîneur crie au désespoir, il faut savoir tendre l’oreille et l’écouter. «Sid» Ali, à quarante ans, vous sentez-vous encore suffisamment fort et motivé pour jouer pour une autre saison ? «Rabbi yaalem». Dieu seul le sait. Si je me sens physiquement frais et à la hauteur, pourquoi pas ?... Recueillis par S.R.


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com