Moncef Souissi sort de ses gonds : «Les JTC 2005, une session du mensonge et du charlatanisme»





Depuis la tenue de la conférence de presse des JTC 2005 (21 novembre), la polémique n’a pas cessé de gonfler au sein de la famille théâtrale. Nous avons donné la parole au fondateur de cette manifestation, le comédien et homme de théâtre, Moncef Souissi, afin de nous apporter quelques éclaircissements sur un secteur grouillant de frictions totalement en crise. Le Théâtre tunisien passe depuis près d’une vingtaine d’années par une crise. Quelles en sont les causes ? Personne ne peut nier que le théâtre en Tunisie vit aujourd’hui un malaise depuis un certain temps. Les causes de cette crise sont multiples et complexes. Et il m’est difficile de les contourner dans ce cadre. Comme je ne peux pas prétendre, à moi seul, apporter les solutions et les remèdes efficaces. Mais je vais me contenter d’une humble contribution qui pourrait être utile quant au déblocage de cette situation critique qui ne cesse de s’aggraver d’un jour à l’autre et nécessite une sérieuse et urgente intervention du ministère de tutelle et de tous les professionnels du théâtre. Car il y a beaucoup de paradoxes et à plusieurs niveaux de la composante structurelle du théâtre tunisien ? Pourriez-vous nous les citer ? Il y a tout d’abord le financement. L’Etat fait son devoir et ne cesse d’encourager l’aide à ce secteur. D’ailleurs les chiffres sont là. Et ce, grâce à la politique clairvoyante du Chef de l’Etat et de ses décisions en faveur de la culture en général, à qui on a réservé 1% du budget national, nous sommes aujourd’hui enviés par nos homologues arabes, africains et autres. Et pourtant, le secteur ne cesse de se dégrader. Durant les années 1960-1970, on était dépourvu de ces moyens financiers mais la santé de notre théâtre était bien meilleure et à tous les niveaux (scolaire, universitaire, amateur et professionnel). Devant un paradoxe pareil, il est nécessaire, à mon avis, de revoir les méthodes suivies dans la gestion et la répartition du budget réservé au développement. Puis il y a l’infrastructure. Là, l’effort fourni par l’Etat, pour les espaces de théâtre fermés répondant aux critères techniques et artistiques modernes, reste en deçà de ce qui devait être fait. Exemple : il n’est pas normal que la capitale du pays n’ait pas été dotée depuis l’Indépendance d’un autre théâtre à l’image du Théâtre de la Ville de Tunis (T.V.T.), au moment où la population s’est multipliée au moins par trois. Nous devons fournir un effort adéquat qui nous permette d’avoir des salles de théâtre où répéter et acquérir le public. Je souhaite voir chaque cité se doter de son propre théâtre à travers tout le pays. Et pour ce fait, il faut impliquer davantage les privés. Comment évaluez-vous la production actuelle dans le théâtre ? C’est le quantitatif de la médiocrité qui règne aujourd’hui. Car on n’a pas le potentiel humain, professionnellement parlant, pour garantir la qualité exigée d’une production qui se respecte. 190 structures et par conséquent le même chiffre en productions ne peuvent refléter que la médiocrité. A la place, je propose une bonne dizaine de troupes de théâtre chez lesquelles on peut réunir les conditions objectives de la qualité et de la réussite. D’ailleurs si chaque troupe produit deux pièces par an, on a une bonne vingtaine de créations de qualité. Ceci va certainement aboutir à la réconciliation avec le public. Seule la qualité doit compter et doit être l’unique critère. Concernant l’animation et la diffusion, ont-elles un lien avec cette crise ? Il faut tout simplement revoir les JTC afin d’assurer à cette importante manifestation internationale son éclat et son rayonnement perdus durant ces dernières sessions. Il ne faut pas laisser quiconque vider la manifestation de son caractère arabo-africain. Car la culture aujourd’hui, c’est l’identité tout d’abord. Il n’est pas normal de voir les JTC envahies par le théâtre français. On entend parler d’ouverture, mais les JTC ont été créées dans le cadre de l’ouverture: l’ouverture du théâtre tunisien, du théâtre arabe, du théâtre africain sur les théâtres du monde. Puis notre théâtre a toujours été ouvert sur les autres arts. Depuis sa naissance. Ce n’est pas aujourd’hui qu’on va l’ouvrir sur les autres arts car le théâtre englobe tous les arts. Et on ne doit pas le vider pour le remplacer par les autres arts au nom de l’ouverture. Le cirque c’est le cirque et il n’est pas le théâtre. Ainsi que la danse. Ainsi que la musique. Ainsi que les arts plastiques. Il faudrait peut-être organiser des saisons théâtrales avec un calendrier annuel. Là où le public peut prendre rendez-vous avec telle ou telle pièce. Si on arrive à assurer la représentation d’une création théâtrale qui se respecte, pendant tous les mois de l’année dans chaque ville, on peut reprendre l’existence du théâtre dans son rapport avec la société et la cité. Il faudrait éviter l’actuel système de la diffusion. L’Etat n’est pas obligé d’accorder des subventions à toutes les médiocrités. Comment sortir de cette crise? Les hommes de théâtre doivent créer un espace d’alliance professionnelle tout en gardant leurs différences intellectuelles et artistiques. Cette alliance doit être en partenariat avec l’Etat afin de trouver les issues qui nous permettent de dépasser la situation actuelle et de décoller de nouveau. Ce qui ne veut pas dire que le théâtre tunisien dans l’apparat n’est pas en bonne santé. Car notre théâtre est bien considéré auprès de nos confrères arabes et africains ou autres. D’ailleurs, depuis 1960-1970, le théâtre tunisien a toujours été digne de respect à l’étranger et a occupé sa place dans sa société en même temps. Aujourd’hui, on parle de succès à l’étranger dans le cadre de la quasi-absence parmi nous, à quelques exceptions bien sûr. Il semble que l’édition 2005 des JTC a fait pas mal de mécontents en raison du choix des pièces sélectionnées. Qu’en est-il au juste? Il est insensé de mentir. L’édition 2005, telle qu’elle a été annoncée, présentée, reflète l’art du mensonge. Je sais que mentir au théâtre en jouant, c’est pour dévoiler la vérité, mais là, on parle d’ouverture comme si c’était un nouvel apport. Qu’est-ce à dire au juste? J’estime que c’est une session de slogans. C’est la session de l’élimination et de la marginalisation, de la pauvreté, du charlatanisme et de l’exclusion. Le fait qu’il n’y ait pas eu cette année de compétition officielle semble avoir créé une mauvaise surprise pour la famille du théâtre, qu’en pensez-vous? Ce qu’on peut dire d’emblée, c’est qu’on ne peut pas être juge et parti à la fois. Il est pour le moins inconcevable qu’un directeur de session puisse être en compétition avec une de ses créations et c’est la raison pour laquelle d’ailleurs la compétition a été biffée cette année. Le plus aberrant dans cette affaire c’est que cette décision léonienne a été partagée par tous ceux qui ont déjà été primés. Au grand dam de tous les autres, c’est-à-dire ceux qui tentent par la force de la foi et du talent d’obtenir un sacre au cours de cette kermesse de la culture. Faut-il à ce propos envisager la création d’une structure associant toutes les parties permanentes pour juguler le phénomène du clientélisme décrié par certains? Absolument. Une structure pareille est une nécessité urgente pour éviter le copinage, le lobby et l’arbitraire qui règnent. Interview conduite par Zohra ABID


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com