Taoufik Ben Othman : «Lemerre, un grand Monsieur et son équipe peut aller très loin»





Son regard pétille de malice et de bonheur à l’idée d’évoquer son triomphal passage en 1987-1988, à la tête de l’Equipe nationale: “J’ai devant les yeux chaque séquence, chaque détail de ce film du bonheur”. Entre Egypte et Maroc, Taoufik Ben Othman navigue sur la crête de ces triomphes inattendus, de ces exploits inespérés. Vingt ans déjà, ou presque, que d’eau a coulé depuis sous les ponts. “La sélection actuelle me procure beaucoup de fierté et de bonheur. Bravo Lemerre”, s’enthousiasme-t-il à la veille du great-event Tunisie-Maroc. Taoufik, depuis un certain temps, on vous a perdu de vue. Que devenez-vous au juste? - Je suis actuellement responsable de la formation des jeunes en tant que directeur technique à l’Avenir Sportif de la Marsa. J’assure ces fonctions depuis 2000-2001. Ma dernière expérience d’entraîneur remonte à 1999-2000 en Libye. J’ai travaillé dix mois à la tête d’Ennasr de Benghazi. En fin de saison, je suis rentré en Tunisie et j’ai déposé une plainte auprès de la fédération internationale (FIFA) puisque je n’ai pas été payé par mes employeurs libyens. En quoi consiste le travail de directeur technique des jeunes? - Il y a quelques entraîneurs de jeunes qui débarquent sans savoir réellement ce qu’ils vont faire de leur séance d’entraînement. Le plan de travail que je dresse à leur intention peut prévoir tel jour davantage de travail physique que de tirs, par exemple. Il faut ainsi mémoriser un programme défini et non pas y aller en totale improvisation. Il est insensé d’enrôler un ancien joueur dénué de toute formation et de lui confier par exemple la catégorie “cadets”, incontestablement la plus sensible d’entre toutes d’autant qu’elle correspond à l’adolescence chez le joueur et qu’elle inaugure la période de formation après celle dite de la préformation. Mon rôle de D.T des jeunes, je le conçois comme un moyen d’effectuer un travail rationnel et scientifique. Demain, l’heure de vérité sonnera pour l’équipe de Tunisie qui joue contre le Maroc pour un ticket pour le Mondial allemand. Comment trouvez-vous cette équipe de Lemerre? - C’est une équipe qui nous honore tous et qui “fait mal”, tant elle sait peser sur son adversaire. Je ne vous cacherai pas que tout mon plaisir est maintenant concentré dans les sorties du “onze” national beaucoup plus que dans le championnat national. Je dirai “bravo” à Lemerre qui a su transformer l’équipe nationale. Ce grand Monsieur a, en vérité, complètement raison d’aller choisir et sélectionner ses joueurs dans les clubs européens. Les acteurs de notre championnat passent pour être des professionnels dans l’art de demander de l’argent, d’en encaisser sans consentir l’effort correspondant à ces salaires qui font rêver. Est-ce que nos joueurs travaillent réellement aux entraînement? Est-ce qu’ils préparent réellement les rencontres selon l’hygiène de vie indispensable? Et la chicha, qu’en font-ils? Jusqu’où peut bien aller la bande de Lemerre, à votre avis? - Loin, très loin même. Prenez l’exemple de Karim Hagui, auteur de trois buts en quatre jours, lui le défenseur central qui fait en quelque sorte le buteur et l’attaquant. Il illustre la marge de progression énorme que possède la bande de Lemerre. Je comprends ainsi pourquoi Lemerre ne fait pas tellement confiance aux joueurs qui évoluent dans le championnat de Tunisie. Taoufik Ben Othmane, remontons un peu le temps et revenons à votre passage à la tête de l’équipe nationale. Vous aviez hérité en août 1987 d’un ensemble moribond qui a essuyé l’humiliation de terminer bon dernier aux Jeux africains de Naïrobi… - Oui, la lanterne rouge des Jeux de Naïrobi devait rencontrer deux semaines après ce Waterloo (défaites 1-0 contre le Kenya, 3-0 contre Madagascar et 3-1 face au Cameroun), l’Egypte, médaille d’or à ces mêmes jeux pour le compte des éliminatoires de l’Olympiade de Séoul. J’avais si peu de temps pour travailler et remettre l’équipe sur les rails. De plus, depuis quatre ans, je n’étais pas en Tunisie, ayant exercé trois ans à Charjah et une saison à Al Wahda de Bahreïn. Eh bien, malgré tout, contre les “Pharaons” on n’a pas été minable. On a fait (0-0) devant une grande équipe d’Egypte. Avant cette sortie nous avons passé douze jours de stage à Leipzig, dans l’ex-RDA. Nous avons été battus par la sélection d’Allemagne de l’Est (2-0) et battu le club de Halle (2-1, doublé de Bassem Jeridi). Personne ne croyait en nos chances au Caire. Même le président de la commission centrale technique. M. Younès Chetali me disait sur un ton amusé: “Alors, on va prendre une valise, un 4-0 là-bas?” J’ai demandé à disputer deux tests contre des clubs européens pour préparer le match du Caire. On m’a dit qu’il n’y en avait pas de disponibles. J’ai dû me contenter de jouer contre le C.A (défaite à El Menzah 2-1) et contre le C.S.S (match nul 2-2). J’ai demandé un stage à l’étranger. On me fit comprendre que le budget fédéral ne le permettait plus. Oui, cela veut dire que personne ne croyait plus vraiment en cette sélection, ni en son entraîneur. Le 6 novembre 1987, juste avant le match du Caire, l’Egypte atomisait la Guinée (4-0) pour le compte de la qualification à la CAN. Néji Jouini, qui a arbitré ce match, m’a refilé la cassette que j’ai visionnée à quatre reprises. J’ai pu saisir les fils de la tactique employée par le coach égyptien Chabta: “Balles longues, diagonales et jeu à l’anglaise sur les ailes avec un avant-centre fort de la tête, auteur de deux buts devant la Guinée. Puis, vint le tour du Maroc. Un autre gros morceau du foot africain. Sinon, le plus gros encore. - Oui, le jeu du Maroc est différent de celui de l’Egypte qui pratiquait un style direct, à base d’engagement physique et de fréquents renversements de droite et de gauche et de balles longues. Les lions de l’Atlas, eux, aimaient les triangulations, les passes courtes, les dédoublements, les contrôles orientés, bref, un jeu très technique qui tire sa force de joueurs très bons techniciens et expérimentés. J’avais par conséquent besoin de joueurs plutôt «techniques» et j’ai convoqué Tarak et Hergal. Un mois avant le match d’El Menzah, j’ai déclaré que Tarak ne pouvait tenir 90 minutes, qu’il n’était pas prêt physiquement, mais que je pensais à lui. Tarak que j’ai connu au sein de l’équipe 1978, était comme un enfant pour moi. J’avais le droit en tant que sélectionneur d’évaluer le rendement de mes joueurs. Ces déclarations furent en tout cas mal interprétées. J’ai fait appel à lui après que le ministre des Sports m’eut livré un blanc-seing. Au match aller, à El Menzah, Tarak emballa les spectateurs, signant un but d’anthologie que Zaki, le gardien marocain ne peut pas oublier. Ce fut la victoire du collectif (1-0). Le milieu devait se montrer le premier sur le ballon et se soucier d’une bonne reconversion. J’ai fait marquer Dolmy, leur moteur, de près. Malheureusement, Hergal, remplacé après le premier half, a critiqué mes choix dans la presse. Dans la seconde manche, nous avions fait match nul (2-2) après une grande sortie. Nous avions auparavant joué au Koweït le 23 décembre (1-0, but de Kaïes Yaâkoubi) et le 6 janvier contre les Anglais de Watford. Farria, le sélectionneur marocain, a fait appel à une bonne dizaine de pros exerçant en France, en Belgique, en Espagne, au Portugal, en Suisse : les Zaki, Bayez, Amane Allah, Mlihi, Timoumi, les deux Merry, Souadi, Fadhel et Haddaoui, outre les Lemris et Khaïri des FAR, Dolmi (A. Laitière) et El Ghorf (de Khouribya). C’était un moment sublime de l’histoire de l’EN et dans ma carrière. Je tenais rageusement, mais sans aucun esprit revanchard, à relever le défi et à confondre les sceptiques. Dieu merci, j’ai réussi malgré les sceptiques à qualifier l’équipe de Tunisie pour les Jeux de Séoul. Propos recueillis par S.R.


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com