Chirine Wajdi et Iheb Tawfik : Les gradins de l’extravagance





Le concert donné jeudi soir au Théâtre romain de Carthage par les chanteurs égyptiens, Chirine Wajdi et Iheb Tawfik, dans le cadre de la programmation conjointe du Festival de Carthage et de la chaîne musicale Rotana, laisse perplexe. Qu’en dire sans être complaisants ou injustes? De quel angle l’appréhender : celui de l’art ou du marketing artistique? Dans le domaine du show-biz, on le sait, les deux dimensions n’en font qu’une. Faut-il le regretter ou s’en réjouir? Car le problème, pour nous autres journalistes et critiques, est de savoir où s’arrêter l’art et où commence le business. Les deux n’étant pas toujours conciliables. Dans le cas des concerts - le mot gala conviendrait mieux- de Rotana, qui sont précédés par un grand tapage médiatique, la confusion est encore plus criarde. Le concert d’avant-hier nous en a donné une nouvelle preuve. Ce qui nous a été donné de voir -plus que d’écouter- peut-être jugé de deux manières. Les inconditionnels du genre diront que la soirée a été un succès populaire. Ce qui est le cas si l’on considère le nombre du public présent : près de douze mille spectateurs entassés les uns sur les autres, chantant en chœur, se déhanchant et criant du début à la fin, transformant les gradins en un immense défouloir. Chirine Wajdi et Iheb Tawfik n’avaient même pas besoin de chanter pour faire délirer leurs fans. Leur seul mérite fut finalement d’être là, en chair et en sang, beaux, télégéniques, souriants… sympathisant avec le public en prononçant des «barcha» et des «âychek» ou en interprétant «Jari ya Hammouda» comme pour flatter la tunisianité des présents. Ces derniers n’étaient pas venus eux non plus pour écouter de la bonne musique, mais pour faire la fête et pouvoir dire qu’ils en étaient. Bien sûr, les puristes, les mélomanes, les amateurs du beau chant auraient eu du mal à se retrouver dans ces ambiances surchauffées qui prenaient parfois des allures de stade. Ils regretteraient le temps où le Théâtre romain de Carthage n’était accessible qu’aux Najet Essaghira, Faïza Ahmed, Hani Chaker, Warda, Melhem Barakat, Sayyed Makkaoui, Sabah Fakhri, Wadiî Essafi, le compositeur Mohamed El Mouji, Marcel Khalifa, Mayada Hannaoui, Ray Charles, Georges Moustaki et autres Léo Ferré… et j’en passe. Et où les spectateurs venaient pour écouter les plus belles voix du monde chanter de vraies chansons avec de vraies paroles et de vrais mélodies. Ces gens-là auraient sans doute quitté le théâtre dès les premières minutes du concert de Chirine Wajdi et Iheb Tawfik. Ils auraient eu peut-être tort. Aux yeux des milliers de spectateurs qui ont veillé jeudi jusqu’à une heure tardive de la nuit, ils ont raté le spectacle de leur vie. Comme on dit, les goûts ne se discutent pas. Et puis, il faut de tout pour faire un monde. Carthage n’est pas un festival de mélomanes, ou bien peut-être ne l’est-il plus. Il est aujourd’hui un festival populaire dans le sens que voudrait lui donner chacun. Car pour certains, la popularité est un gage de succès. Pour d'autres, c’est le plus court chemin vers la médiocrité. Zohra ABID


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com