Carthage et ses Publics : La preuve par trois !





Trois soirées, trois spectacles, trois publics, trois univers sociologiques et culturels différents. Richesse ou éparpillement? Le festival de Carthage, fête populaire par excellence, est un miroir de la société tunisienne. Outre son caractère culturel, il est aussi un puissant révélateur de la société: son évolution, ses mœurs, ses comportements. Qui assiste aux spectacles donnés chaque été sur la scène du théâtre romain? Personne ne peut répondre précisément. Car aucune étude n’a été réalisée sur cette question, pas même par le département de la culture, premier responsable de cette manifestation. Ce qui bien-sûr aurait dû être fait depuis longtemps,ne fut-ce que dans un but purement commercial, pour identifier la clientèle, son profil social et économique et son niveau culturel, afin de pouvoir élaborer les programmes qui répondent le mieux à ses besoins et à ses attentes. Qui va à Carthage? La réponse ne peut donc qu'être impressionniste, tirée d’une observation personnelle, d’un vécu de festivalier. Cette semaine, durant trois jours successifs, les 3, 4 et 5 août, à la faveur de trois spectacles différents (concert de Patricia Kaas, gala de Iheb Taoufik et Chirine Wajdi, et spectacle du Ballet national cubain), les gradins du Théâtre romain étaient garnis par trois publics assez hétérogènes. Dont le comportement traduit une diversité d’appartenances sociales, de niveaux culturels et d’habitudes culturelles. Durant la première soirée, animée par la chanteuse française, les spectateurs venaient de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie francophone, occidentalisée, qui regarde TF1, France 2, ARTE pour les adultes et MTV et VIVA pour les ados. Ce public, «averti», qui connaissait le répertoire de la chanteuse et partageait ses références culturelles, se comportait comme un public «occidental» dans sa manière d’écouter, d’applaudir, de participer à la fête. Les codes étant partagés des deux côtés de la scène, Patricia Kaas n’eut aucune peine à mener son concert comme elle le voulait. La communion était totale et à aucun moment l’artiste et ses musiciens ne se sont sentis dépaysés, en terre vraiment étrangère et encore moins -honni soit qui mal y pense- en terre arabo-musulman. Au cours de la seconde soirée : changement total de programme, de décor, de code. Avec Iheb Tawifk et Chirine Wajdi, on est transporté en Orient arabe, mais un Orient qui se veut moderne, branché sur les chaînes de télévision libanaises, tout en paillettes et froufrou, écran cathodique et silicone. Le public aussi fut différent. Il venait des classes moyennes et des quartiers populaires des environs de Tunis. Arabophone, nourri de feuilletons égyptiens et de clips libanais, regardant Rotana, LBC et Future TV, votant pour Amani dans Star Academy et ne ratant jamais l’émission de jeu sur Tunis «Akher qarar» (la dernière décision), qui fait rêver des millions et des belles voitures. Ce public a lui aussi ses codes, ses références et ses mœurs. Il écoute peu, danse beaucoup et transforme le théâtre romain en un immense défouloir. Avec lui, on n’est plus vraiment dans la culture, mais dans la sociologie. Le spectacle déborde la scène pour s’y installer dans les gradins où les ados des deux sexes chantent et dansent dans des tenues suggestives, se prenant déjà pour des Amani et des Hicham. Face à ce changement de décor, de spectacle et de mœurs, on a de la peine à croire qu’on est vraiment dans le même lieu que la veille. Le 5 août, le Théâtre romain est presque méconnaissable. Sur scène, des danseurs et des danseuses de ballet jouent Le Lac des cygnes sur une musique du Russe Tchaïkovski, entre autres «standards» du ballet classique. Le public est formé essentiellement d’hommes de culture, d’intellectuels, d’amateurs de danse classique, mais aussi de nombreux étrangers résidents à Tunis. Les spectateurs moins nombreux que la veille, regardent sagement les beaux tableaux interprétés par des jeunes artistes du théâtre national cubain, applaudissent tout aussi sagement à la fin de chaque tableau et lançant de temps à autre des timides bravos. La soirée rehaussée par la grâce des corps, des gestes et des chorégraphies, rappelle à notre souvenir le festival de Carthage des premières années qui offrait sa scène aux plus prestigieux ballets du monde : Maurice Béjart, Alvin Nicolais, Carolyn Carlson, le Bolchoï ou autres Caracalla. Trois soirées, trois publics, trois univers culturels, trois sociétés ou plutôt trois classes sociales avec chacune ses traditions, ses goûts, ses références, ses goûts, ses codes et ses mœurs. On pourrait y voir un signe de richesse, mais aussi de réussite pour un festival qui arrive à répondre à tous les goûts. D’autres y verraient un éparpillement et une absence de personnalité pour un festival qui, quarante ans après son démarrage, tarde à se doter d’un style, d’une vision et d’une politique digne de ce nom. Et qui, d’une session à une autre, continue de se chercher. Zohra ABID


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com