Phénomène/ L’inversion des rôles





Le phénomène n’est pas nouveau, mais il a pris, cet été, une ampleur sans précédent. Certains spectateurs ne vont pas aux festivals pour écouter les chanteurs (ou les chanteuses) interpréter des extraits de leurs répertoires. Ils y vont surtout pour chanter eux-mêmes, danser et entrer quasiment en transe sur les travées des théâtres de plein air. En inversant ainsi les rôles entre la scène et les gradins, ces pseudo-spectateurs empêchent les artistes de faire leur travail pour lequel ils ont pourtant été payés. Ils transforment ainsi les concerts en immenses défouloirs où l’on vient festoyer, exhiber ses atours et exorciser quelque démon de minuit. Le chanteur égyptien Hani Chaker en a fait l’expérience à ses dépens, dimanche dernier, au théâtre romain de Carthage. Accueilli par des cris, des hurlements, des youyous et même des ola de stades, il a fait preuve d’une grande patience en essayant de chanter autant que faire se peut, alors que sa voix était noyée dans le chahut de quelque dix mille ados en délire. Comme quoi l'admiration vouée à un artiste peut atteindre des sommets de stupidité en se transformant en familiarité, vulgarité et irrespect. Ceux parmi les spectateurs qui, ce soir-là, étaient venus pour écouter l’héritier des grands interprètes nilotes des années 1940-1970 —les Mohamed Abdelwaheb, Farid Al Atrach et autres Abdelhalim Hafedh— en ont donc été pour leurs frais. Finalement, un enregistrement studio du chanteur, écouté au coin d’un salon, aurait bien pu faire leur bonheur, tant les conditions d’écoute étaient mauvaises et l’ambiance dans les gradins peu propice à l’appréciation des performances vocales de l’artiste et des prouesses orchestrales de sa troupe. Quel gâchis! Et dire que la veille, lors du concert de Mayada Hannaoui, autre porte-drapeau du tarab (bel canto arabe), le public présent au théâtre romain de Carthage était essentiellement composé de mélomanes qui écoutaient religieusement, fredonnaient chaleureusement à la fin de chaque morceau. Conclusion: le public des festivals, dont l’insistance de la versalité ne sont plus à démontrer, est décidément de plus en plus insondable et imprévisible. Z.A.


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com