Le 11 septembre, cinq ans après





M. Ahmed Ounaïes, ancien diplomate : «Cinq ans catastrophiques…» Le 11 septembre 2001 a inspiré à la nation américaine le sentiment de sa vulnérabilité. La rhétorique agressive développée depuis lors par l’ensemble de la classe politique, a fortiori par l’Administration, reflète en fait le sentiment profond d’une posture défensive. Cette attitude ne se dissipera pas de sitôt, peut-être même ne se dissipera-t-elle plus jamais car elle constitue une dimension de la normalité d’une nation. Dans la classe politique, un malaise plus profond hante la réflexion sur l’avenir: la secrète conviction que la nation américaine, en se faisant attaquer pour la première fois sur son propre sol, est déchue d’une certaine immunité parce qu’elle a fauté, parce qu’elle est mal aimée, qu’elle a attiré sur elle un malheur et que cette agression, fondamentalement, n’était pas gratuite. L’acte de malveillance pourrait très vraisemblablement se reproduire sous d’autres formes, avec la même férocité, la même ampleur, la même volonté de nuire et de faire souffrir. C’est à ce niveau qu’une réflexion stratégique prend un sens. Or, cinq ans après, la classe politique américaine éprouve le malaise mais elle n’ose toujours pas se poser la vraie question. Cette première observation nous éclaire sur la futilité des fracas et des gesticulations qui ont caractérisé les premières réponses à l’événement, qui n’étaient que des réactions de dissimulation et de fuite en avant. Les deux guerres lancées en 2001 et en 2003 ont certes beaucoup détruit en Afghanistan, en Irak et alentour, elles ont exalté les instincts militaires démentiels, elles ont atteint leurs objectifs strictement militaires, mais elles n’ont atteint aucun des buts politiques qui leur étaient assignés. La nation américaine ne veut pas voir où gît le véritable ennemi et n’ose pas s’y attaquer. Cinq ans pour rien dans l’ordre de la réflexion stratégique. Cinq ans catastrophiques. Sur ce plan, une succession de stratégies nationales redondantes ont été proclamées dès le 1er juin 2002 puis le17 septembre 2002, puis d’autres stratégies nationales et multinationales à l’adresse du monde islamique, avec beaucoup de théâtralité, mais leur redondance même trahit leur non pertinence et signifie leur échec. La nation américaine réalisera certainement, sous l’autorité d’un authentique homme d’Etat, l’impérieuse obligation de se conformer, dans sa politique réelle, aux valeurs cardinales de sa propre Constitution. Sans respecter et faire respecter les valeurs universelles, les valeurs d’égalité, de justice et de liberté, cette grande nation cesse d’être elle-même. C’est ainsi que périssent les empires. La question de fond ne sera guère résolue sans reconnaître la justesse de notre cause, nous nation islamique, sans prendre conscience que la politique américaine dans cette cause est une violation inadmissible des principes et des valeurs du droit et de de la justice et sans admettre que l’usage de la force ne fait que semer la haine, élargir le fossé et discréditer le plus fort. La nation américaine est trop jeune, du haut de ses deux cents ans, pour contempler les implications profondes de la force au service de l’injustice. Le 11 septembre est un jalon dans la genèse et la maturité historique de la jeune Amérique. Les populations amérindiennes et afro-américaines ont souffert de la phase d’émergence des Etats-Unis. C’est peut-être notre destin, nous nation islamique, de payer à notre tour un certain prix à cette conscience lacunaire, c’est aujourd’hui notre fardeau. Néanmoins, le coup d’éclat du 11 septembre, de même que les actes d’abnégation de la résistance partout dans les théâtres où nous sommes confrontés à l’occupation, à la colonisation, à la répression, témoignent qu’on ne saurait impunément défier une grande nation. Les peuples européens l’ont compris, le peuple américain serait bien avisé de méditer la prudence de ses alliés de la vieille Europe. A son niveau, le Président Bush pourrait méditer plus aisément l’exemple de ses plus fidèles alliés: la sortie misérable d’Aznar et de Berlusconi, le crépuscule précipité de Tony Blair. A.O.


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com