Chez les fleuristes de l’Avenue Bourguiba : Quand la passion des fleurs défie la conjoncture





été, les fleuristes de l’avenue Habib Bourguiba mettent les bouchées doubles. C’est la saison des mariages et des fêtes où tout le monde a besoin d’une “jetée”, d’une corbeille ou d’un bouquet de fleurs. Et tout le monde aime bien aussi sentir le parfum d’un mechmoum frais de jasmin. • Reportage réalisé par Maryem KADA Tunis - Le Quotidien Banquets, réceptions, fiançailles, mariages et décorations sont les différents services offerts par les fleuristes de l’avenue Habib Bourguiba, l’artère principale de la capitale. Bien que leur déménagement forcé ait provoqué leur grogne, ils semblent avoir consommé ce remue-ménage. Avec l’avènement de l’été, ils n’ont plus qu’un seul souci, celui de profiter au maximum de la saison des mariages et des fêtes par excellence qui rime généralement avec les bonnes affaires. Par ces temps, on décore surtout les voitures de mariés et on concocte les jetées et les corbeilles de fleurs pour les noces. Jad est imperturbable. Il observe le silence. Seules ses mains bougent. Assis sur un tabouret, il n’a d’yeux que pour le bouquet qu’il est en train de préparer. Il ne pourra jamais cacher la passion qu’il a pour les fleurs. Et pour preuve, Jad qui est étudiant en tourisme, choisit de passer son été entre les bottes de fleurs plutôt que dans un hôtel. “J’adore ce travail saisonnier. Je suis fidèle aux roses depuis que j’avais huit ans”, avoue le jeune homme sur un ton très sincère. Les bouts de ses doigts sont noirs à cause du papier de cadeau qu’il manipule. Mais rien ne le dérange. Dans son coin et à l’ombre, il continue de concocter des corbeilles de fleurs artificielles destinées à une clientèle des moins aisées. Faute de budget, ces gens respectent la tradition grâce à ce moyen qui est dans leurs cordes : “Les petites bourses ont cette aubaine. Elles en ont pour vingt-cinq dinars seulement. Ce qui convient aussi à des clients des zones rurales. Ils préfèrent acheter ce genre de corbeilles pour éviter que les fleurs ne se fanent à cause de la chaleur. En plus, ils peuvent les garder après la nuit des noces autant qu’ils veulent”, explique ce féru des fleurs. Jad qui prend soin de son bouquet comme une maman ferait attention à son bébé, ne semble pas accorder beaucoup d’intérêt à la rémunération de son travail saisonnier. Quand la journée est calme, le jeune étudiant est payé quinze dinars. Sinon, il est plus gâté lorsque les affaires marchent mieux. Et à propos d’affaires, cet été n’est pas très fameux pour les fleuristes. C’est qu’il y a moins de mariages que l’année précédente : “Actuellement, on décore une moyenne d’une voiture par jour. Tandis que l’année dernière, on se retrouvait avec quatre à huit voitures par journée”, affirme Hédi en feuilletant l’album des photos de ses œuvres. C’est son support quand il négocie avec ses clients. Quant aux prix, tout dépend de la demande. Côté décoration florale, Hédi propose des prises en charge complètes. Elles varient entre 400 et 900 dinars. Après, c’est le client qui décide selon ses moyens. Mais c’est surtout la décoration de la voiture qui reste incontournable pour tous les mariés. Ils sont obligés de trouver d’abord une belle voiture digne de ce grand jour et de la confier ensuite à un fleuriste. Hédi peut alors faire les deux. Il est à la fois intermédiaire entre les mariés et les propriétaires de voitures, notamment les grosses cylindrées. Et il est également fleuriste. Pour ce qui est de son métier principal, il décore la voiture entre 30 et 80 dinars en fonction de ce qu’exigera le client. Concernant la location de cylindrées, Hédi fait le “médiateur” et les prix ne dépassent pas les 180 dinars. Seules les deux limousines sont les plus chères. La noire se loue actuellement à 450 dinars et la blanche à 800 dinars. Leurs locataires savent dès le départ qu’ils auront cette fameuse voiture pour aller de chez le marié récupérer l’épouse et aller directement à la municipalité ou à la salle de mariage. * Les vétérans du mechmoum Chez ces fleuristes, on ne fait pas que cela. Des doigts de vieux de la vieille caressent encore le jasmin. Am Mokhtar et Am Brahim font ce métier depuis belle lurette. Ils concoctent les mechmoums de jasmin avec le même amour et la même passion pour un art qui ne se démode pas. A soixante quatorze ans, les beaux yeux verts de Am Brahim brillent toujours quand il évoque ses premières amours pour une aussi belle fleur blanche, celle qui fait depuis très longtemps les beaux temps de la Tunisie. En 1957, à l’aube de l’indépendance, Am Brahim a commencé une carrière passionnée dans la préparation des mechmoums. Autrefois, il travaillait pour son propre compte. Aujourd’hui, son âge ne lui permet plus de faire ce qu’il veut. Dès lors que ses quatre enfants ont grandi et fait chacun son bonhomme de chemin, il s’est installé pour le compte des autres. Avec sa chachia qui ne quitte jamais sa tête, Am Brahim ne peut plus se détacher de son métier : “Je n’arrive pas à couper le cordon ombilical avec mon compagnon de route, Mokhtar. Cet été, j’allais manquer le rendez-vous. Je n’avais pas très envie de travailler. Mais mon ami de toujours m’a rappelé au devoir de notre amitié”, raconte Am Brahim d’un air très fier de cette amitié qui dure depuis quarante sept ans. Attablés l’un à côté de l’autre, Am Brahim et Am Mokhtar sont des vétérans du métier. A l’époque où ils comptaient par centaines leurs mechmoums, le travail était fait dans les règles de l’art : “Maintenant, ce n’est plus comme au bon vieux temps. Les intrus à la profession et les avides de l’argent facile ont tout gâché” regrette Am Brahim. Pourtant, ce grand-père ne parvient pas à lâcher sa passion. Le jasmin et les mechmoums sont sa drogue. Il s’y adonne alors de plein cœur de juin à décembre. Le reste de l’année, il le passe à dépenser ce qu’il a gagné durant ces mois. Et il n’arrive pas à joindre les deux bouts. Comme une fourni qui prépare bien son hiver, Am Brahim s’évertue à assurer sa saison de chômage. Mais c’est difficile de ne pas emprunter de l’argent. Il le rendra pendant sa saison de labeur. “J’ai déjà trente cinq ans de travail dans les mechmoums à mon compte. J’ai commencé ce métier depuis que j’étais enfant. Je l’ai appris et c’est devenu une passion. C’est ma vie”, conclut Am Mokhtar tout en roulant le fil de son mechmoum. Les deux amis se sont jurés de finir leurs jours parmi les fleurs ...


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com