Fripe d’El Hafsia : Au temple des bonnes affaires





Le prêt-à-porter est très prisé. Mais le déjà porté semble l’être beaucoup plus. Car dans les fripes, toutes les bourses et surtout les plus aisées raflent tout ce qui leur faut pour leur garde-robe. A El Hafsia, rien n’arrête les habitués des amas. Ils viennent régulièrement s’approvisionner en bonnes affaires. Et les curieux aussi viennent pour faire leur baptême et s’initier à l’art de la fouille. Tunis-Le Quotidien Il fait très chaud. Pourtant, la fripe d’El Hafsia est pleine à craquer. Ici, la clientèle n’est pas rare. Au contraire, nombreux sont les Tunisiens qui ne font leur shopping que dans le déjà porté. De tous âges et de tous bords, on vient faire de bonnes affaires. Vêtements, chaussures et maroquinerie sont très prisés par les habitués et les nouveaux clients. Olfa par exemple n’est pas aujourd’hui à la fripe par hasard. Certes, elle n’est pas une grande habituée de la place. Mais elle n’hésite pas à faire le déplacement quand elle a besoin de s’acheter plusieurs articles : «parfois, quand j’ai le temps, je viens ici pour chercher tout ce qui me manque. Cela ne m’empêche pas d’aller aussi dans les boutiques. Mais à la fripe, les prix sont très alléchants. Surtout que la qualité est irréprochable. Pour cette fois-ci, j’ai besoin de chaussures» nous confie la jeune femme en souriant. D’un look très branché, Olfa pose son chapeau et ses lunettes à côté d’elle pour être plus à l’aise lors de la fouille de pièces exceptionnelles : «je n’accorde pas d’importance à la question des prix. En fin de compte, c’est toujours moins cher qu’ailleurs et d’une qualité nettement meilleure. Dans mon entourage, je vois que la majorité de mes collègues changent leur garde-robe à la fripe indépendamment de leur pouvoir d’achat», ajoute Olfa. En effet, la clientèle de la fripe actuellement n’a pas de profil. Auparavant, c’était une aubaine pour les catégories les plus démunies. De nos jours, ce n’est plus le cas. Aussi bien cette frange sociale que d’autres beaucoup plus aisées trouvent leur compte à El Hafsia comme dans le reste des fripes de la Tunisie : «j’ai des clients de différentes bourses. Chacun achète bien évidemment selon ses moyens et ses goûts. D’un côté, des gens assez aisés viennent chercher des marques et des griffes bon marché par rapport aux magasins. Ils nous demandent carrément de leur laisser les articles qui les intéressent. D’un autre côté, j’ai des clients moins aisés qui achètent tout simplement pour s’habiller au moindre coût.» explique Mehrez.T. Notre interlocuteur travaille dans la friperie depuis son enfance. Il avoue même hériter ce métier de son père qui a passé cinquante ans dans les vieux vêtements. Ammar Ayari possède aussi un magasin à El Hafsia. Il boit quelques gorgées d’eau avant de répondre à une cliente. Elle cherche des maillots. Par ces temps de canicule, la plupart des clientes n’ont d’yeux que pour les affaires de plage : «durant les dix ans que j’ai passés dans la fripe d’El Hafsia, j’ai vu des clients de tous genres. Ils sont des plus démunis aux plus aisés. Les uns veulent prendre les marques et les autres suivent leur budget» fait-il remarquer. * La tentation A propos des marques, Faten vient justement en chercher. Elle fouille dans ces anciennes affaires pour la première fois. Elle ne pensait pas qu’un jour elle se retrouverait dans le déjà porté. Elle avait même des préjugés sur les gens qui font leur shopping dans de tels endroits. En fin de compte, elle n’a pas réussi à résister à la tentation. Elle voyait que ses copines s’habillaient très bien et portaient beaucoup d’affaires de grandes marques : «mes collègues de travail me surprennent à chaque fois avec leurs nouveaux achats. Et à chaque reprise, j’ai du mal à croire qu’elles trouvent toutes ces belles choses à la fripe. Il a fallu que je change d’avis et que je vienne moi-même voir ce qu’il y a de mes propres yeux. Je n’ai pas quitté ce magasin depuis une demi-heure et je n’arrête pas de tomber sur des pantalons magnifiques», assure Faten en regardant sa tante. C’est d’ailleurs sa tante, une habituée de la fripe, qui l’a encouragée aussi à venir au temple des bonnes affaires : «je suis là seulement pour essayer de trouver des vêtements de marque. Sinon pour le reste je ne suis pas obligée de me fatiguer autant. Cela ne vaut pas la peine. Regarde ce joli pantalon ! Je le prends aussi ! Je rêve ou quoi ?», lance-t-elle à l’adresse de sa tante pour lui montrer ce qu’elle vient de trouver. Ces pantalons que Faten est en train de passer au peigne fin, ne sont pas chers du tout. Ils sont vendus entre un et trois dinars. Pourtant, y a pas photo ! Il s’agit des mêmes articles qu’on pourrait voir aux Berges du Lac ou dans les grandes boutiques chics et qui coûteraient alors aux bourses moyennes les yeux de la tête : «je pense sérieusement que j’ai perdu un argent fou avant de découvrir cette caverne d’Ali Baba», regrette Faten qui compte revenir assez souvent pour prendre le rythme. * Brouhaha Dans un autre coin de cette caverne d’Ali Baba comme l’a bien dit Faten, deux jeunes cousines prennent tout leur temps à vérifier les affaires. L’une choisit ce qui lui plaît et l’autre contrôle si jamais il y avait un défaut. Elles ont l’air d’être des habituées de la fripe parce qu’elles prennent toutes leurs aises. En effet, Imen (23 ans) et Afef (18 ans) avouent qu’elles n’hésitent pas à faire un petit tour à El Hafsia chaque fois qu’elles ont un peu de temps : «il ne me reste plus qu’à passer mes nuits ici. Je pense que je tiens cette passion pour la fripe de ma mère. C’est une accro. Elle vient presque tous les jours et nous achète des vêtements et du linge de maison. Bref, elle prend tout ce qu’elle trouve d’intéressant», avoue Imen avec beaucoup d’humour. Ce qu’elle cherche ici avec sa cousine n’est pas défini au préalable. Elles apportent un budget chacune qui va de cinq à vingt ou trente dinars. Tout dépend de ce qu’elles auront économisé ou demandé à leurs parents. Elles peuvent des fois acheter des sacs et des pulls et d’autres fois des pantalons et des chaussures. Mais une chose est sûre c’est qu’elles dépensent tout l’argent qu’elles ramènent. Ce qui est original chez les deux cousines c’est qu’elles se complètent. Afef n’est pas chanceuse. Elle ne tombe pas sur de bons articles. Elle se fait alors servir par Imen qui, elle, n’est pas connaisseuse. Et c’est toujours Afef qui lui apporte son œil d’experte. Un peu plus loin, d’autres magasins sont également bien garnis. On ne voit que des gens en train de fouiller à droite et à gauche. Il y a vraiment à peu près tout ce dont un consommateur aurait besoin. Ce qui explique cette ruée quasi quotidienne : «au début je n’arrivais pas à m’habituer à autant de foule. Ce n’est qu’avec le temps que je circule maintenant facilement. En plus, cela m’a permis de connaître les gens d’ici. Ce qui fait que je sais où aller exactement. Je ne perds plus beaucoup de temps et je ne me fais pas arnaquer. Au contraire, on m’accorde un traitement privilégié. Je débourse à chaque fois entre vingt et soixante dinars à raison d’une fois par semaine. Par contre je ne paye pas plus que vingt-cinq dinars pour une pièce dans les cas vraiment exceptionnels. C’est-à-dire quand je sais qu’elle vaut à peu près le triple ailleurs», affirme Alya sur un ton de vraie spécialiste de la fripe A El Hafsia, il y a aussi des curieux ou encore des passants réguliers qui s’arrêtent sur leur chemin pour voir ce qu’il y a d’intéressant. C’est le cas de Hédi Rebâi et son épouse : «on habite à Bab Souika et on passe par ici. En vérité, je n’ai pas la patience de m’arrêter fréquemment et prendre le temps nécessaire de fouiller. Lorsqu’un article attire mon attention, je prends la peine de regarder. Sinon je marche sans même me retourner», souligne Hédi. Cependant, la fripe n’est pas du tout la tasse de thé de son épouse. Elle n’est pas patiente et ne supporte pas de perdre du temps. Pourtant, elle avoue qu’elle connaît une amie de sa mère : «une pro de la fripe. Elle y va régulièrement et fait toujours de bonnes affaires. D’ailleurs, elle va dans toutes les friperies», dit-elle. Quant aux prix, le mari semble en avoir une idée. Il a remarqué en fait que la fourchette des prix varie selon qu’on est en début ou en fin de mois : «la flambée est à éviter aux débuts des mois. Il faut jeter un coup d’œil au milieu du mois ou pendant les soldes. C’est à ce moment qu’on peut faire les meilleures affaires.» Il est presque 17h. Plus de deux heures se sont écoulées et l’ambiance à El Hafsia ne change pas. Des personnes sont encore là en train de s’investir du côté des amas d’affaires. Beaucoup ne jettent pas l’éponge avant d’atteindre l’objectif de leur journée. D’autres viennent de débarquer. Ils essaient d’éviter la chaleur. Quoiqu’une fois devant les tas, rien ne semble plus les soucier à part ce qu’ils ont entre leurs mains. Ce qui est marrant dans la fripe c’est que plusieurs personnes, notamment des femmes, se déclarent une «guerre» de nerfs. Elles se guettent et dès que l’une lâche un article, l’autre attrape directement sa proie. Parfois commencent les surenchères sur une nappe, un pantalon, un pull, un linge ou n’importe quel autre article sur lequel on flashe. Son prix peut alors passer du simple au double et même plus. Et bienvenu le spectacle quand deux personnes ont chacune à la main une chaussure de la même paire. Un véritable bras de fer dans le silence ! Pourtant, la fripe, c’est le brouhaha par excellence. Et cela continue sous les yeux attentifs des employés qui craignent les vols. Maryem Kada


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com