Stars d’antan Frej B. Saâd : La perle noire, faiseur de champions…





Beaucoup d’entre-nous ne connaissent peut-être pas Am Frej B. Saâd. Mais il n’y a pas un nageur qui ne le connaît pas ! Tous ont, un jour ou l’autre, évolué sous sa conduite, et la plupart sont devenus de vrais champions qui ont fait la fierté de la Tunisie sportive... L’histoire de Am Frej n’est pas banale ! C’est pour cela qu’elle mérite d’être connue et racontée pour qu’elle puisse servir d’exemple aux générations futures. Il nous a reçu chez lui dans sa sympathique villa, entouré de ses enfants — ils sont quatre garçons et une fille — sans compter ses nombreux petits-enfants. * Accidentellement de Gabès à... Tunis A 90 ans, Am Frej a encore bon pied bon œil. Certes sa mémoire le trahit quelquefois et il s’élance, d’autres fois, dans de longs discours, mais le sourire ne quitte jamais son visage paternaliste, bienveillant et d’une exquise gentillesse. Am Frej c’est un beau gabarit encore impressionnant malgré l’âge, et nous nous disions combien il l’était lorsqu’il avait 20 ou 30 ans. Né le 5 février 1916, Am Frej est venu accidentellement à Tunis. Il avait vu le jour à Métouia (Gabès) où il vécut jusqu’à l’âge de cinq ans. Un de ces jours, Am Frej, encore gamin, fut mordu par un chien errant. A l’époque, les médecins lui prescrivirent de descendre à Tunis et d’aller se soigner à l’Institut Pasteur. Depuis cet âge, Am Frej prit attache au quartier populaire et populeux de Bab El Khadra. Mais il n’entama sa carrière sportive que trois années plus tard après avoir été découvert par les dirigeants de l’équipe «L’Oriental» alors qu’il nageait à la Goulette, le «bloc» servant de piscine aux nageurs de l’époque. * Se montrer à la hauteur des autres... Ses premiers entraîneurs virent en lui les prémices d’un grand champion. C’est ce qu’il va devenir comme nageur, comme poloiste, comme athlète voire comme joueur de football où il évolua au sein de l’Etoile Goulettoise, du Stade Tunisien et du Club Africain. Ses performances et son talent lui permirent d’être sélectionné parmi les meilleurs au point d’aller en France où il participa à plusieurs meetings et compétitions à Bordeaux, à Nice, à Cannes et ailleurs dans l’Hexagone. Armé de son courage, «il fallait être à la hauteur, surmonter tous les obstacles et démontrer qu’un Tunisien musulman pouvait s’illustrer et battre les Français, les Italiens, les Maltais» et de sa foi dans ses extraordinaires capacités, Am Frej s’attira la sympathie et la reconnaissance de tous y compris de ses adversaires qui avaient pour noms Benoit, Cartonnet, Taris, José etc. * Rencontre avec le Prince Rainier et Moncef Bey Il devint rapidement la «perle noire», celle qui brillait au firmament de la natation. En s’en rappelant, les yeux de Am Frej brillent de manière candide, naïve. Car l’homme était demeuré vrai. Son unique préoccupation consistait à démontrer les capacités d’un Tunisien parmi les sportifs français. «Il fallait marquer ma présence», disait-il. Ces derniers étaient admiratifs face à cet homme que rien n’arrêtait. Ils lui disaient comment il faisait pour tenir aussi longtemps dans cette eau froide qui glaçait les os. Am Frej restait stoique et résistait parce qu’il était convaincu qu’il fallait rester fort et déterminé face à l’adversité. «Perle noire», ce surnom lui ouvrit beaucoup de portes que Am Frej s’est toujours refusé à franchir. En 1940, lors d’un meeting à Bordeaux, le Prince Rainier qui régna sur la principauté de Monaco durant plusieurs décennies — c’est son fils le Prince Albert qui règne aujourd’hui sur la ville monégasque — lui proposa de s’installer à Monaco et de s’y occuper des nageurs. Mais Am Frej, pas opportuniste pour un sou et fier de ses origines repoussa gentiment l’offre du Prince. Autre grand souvenir de Am Frej. Moncef Bey, nouvellement intronisé monarque de Tunisie, entendit parler de Am Frej et le convoqua devant lui. Am Frej s’en souvient comme si c’était hier. Il nous raconte cette rencontre historique. «En entrant devant son Altesse Moncef Bey, il s’adressa à moi en me disant «dis-moi ce que tu veux ?». Nullement déstabilisé et imbu de valeurs d’un autre temps, Am Frej lui répondit fort élégamment «Votre Altesse, je ne veux rien! Je suis simplement heureux pour les Tunisiens qui ont à leur tête un père qui a un cœur aussi grand!». * Tous les enfants sur un pied d’égalité Am Frej s’en sortit donc d’une pirouette. Car il ne demandait rien et n’attendait rien des autres. Il était heureux et fier comme cela. Une fois sa carrière de sportif accomplie et terminée, c’est tout naturellement qu’il s’orienta vers la carrière d’entraîneur. Et rapidement la notoriété de Am Frej dépassa le cadre de la banlieue nord pour s’étendre sur toute la Tunisie. Il entraînait les gamins à l’ancienne piscine de la Marsa — implantée à l’époque sur le site du marché actuel — avant d’être remplacée par une autre, proche de la mer. Les portes étaient ouvertes à tous les gamins car Am Frej les traitaient tous sur un pied d’égalité. Tous les enfants y compris ceux des quartiers populaires de la banlieue nord s’entraînaient sous ses ordres. Il avait bataillé dur à l’époque pour disposer d’un bus et pouvoir ainsi ramener chaque gamin jusque devant chez lui. Avec Am Frej, les parents étaient tranquilles et n’hésitaient pas à lui confier leurs progénitures. * Le faiseur de champions... Ses méthodes étaient basées sur la pédagogie, la bonne parole et les encouragements. C’était la méthode douce, persuasive qui poussait ces gamins à donner le meilleur d’eux-mêmes pour grimper petit à petit les échelons et se hisser sur les plus hautes marches. En instaurant une ambiance familiale parmi ses disciples grâce à une approche humaniste et éducative, il put ainsi former un grand nombre de champions comme Abdelkader Achour, Ali Gharbi, les frères Bouchlagem ou les Meriem Mizouni, Senda Gharbi, Saloua Obba, Dalila Berriche ou encore Faten Ghattas. Tous ces champions et championnes firent les beaux jours de la natation tunisienne, et plusieurs d’entre-eux lui sont reconnaissants jusqu’à nos jours, et ne manquent pas de lui rendre visite pour se rappeler le bon vieux temps... * Une vie pleine Am Frej B. Saâd a consacré toute sa vie au sport et en particulier à la natation. En Tunisie, il a été à tous les grands rendez-vous inaugurant la piscine du Belvédère, celle d’El Gorjani et bien d’autres. Il est très fier d’avoir réussi à former non seulement de grands champions et des athlètes de haut niveau, mais des hommes et des femmes aux grandes qualités morales et intellectuelles. Il l’a fait comme pour ses propres enfants, Mohamed Cherif, Abdelkrim, Mounira, Tarek et Fethi qui sont tous des diplômés de l’université. Jusqu’à aujourd’hui, ceux qui veillent sur la natation tunisienne lui sont reconnaissants et même la Fédération Internationale lui a rendu hommage, indépendamment des innombrables médailles et diplômes reçus des plus hautes autorités de l’Etat. Il est fier de la réussite de ses propres enfants et de ceux qu’il a eus pour athlètes. Rien qu’à regarder le formidable parcours de ceux qui restent toujours à ses yeux comme ses enfants, le remplit de joie et de bonheur. En guise d’au revoir Am Frej B. Saâd nous a dit «J’ai mené une vie pleine». On ne peut que le constater. Au revoir Am Frej et longue vie... ABDELLATIF


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com