Mohamed Ayeb : Chefs-d’œuvre sur pellicules





L’UAPT a organisé récemment au CCVT de la Kasbah la rencontre clôturale de l’année, consacrée au pape de la photo d’art tunisien, le galeriste Mohamed Ayeb, fixé sur son objectif depuis au moins une trentaine d’années. Quand on fouine dans le passé et la passion du photographe Mohamed Ayeb, on creuse dans au moins trois décennies de vie culturelle dans la jeune Tunisie indépendante avec ses hauts, ses bas et ses espoirs, des jeunes de tout bord se sont impliqués et avec bonheur dans le devenir du pays afin de fabriquer un autre chapitre de son histoire. «Nos premiers pas se croisèrent précisément au Salon des Arts, chez Juliette Nahum, à la rue Ibn Khaldoun. Cette grande dame décédée depuis, encourageait inlassablement des artistes de tout bord et même des plus connus aujourd’hui… Mes premiers articles sur les expositions datent de cette époque-là et Mohamed Ayeb se mit à collaborer aussi à La Presse. La page Culture n’existait pas vraiment. C’était la page 3 qui faisait figure d’espace pour les rares activités culturelles et artistiques d’alors. Il faut vous dire aussi que les espaces galeries ne se comptaient pas même sur les doigts d’une main. Donc, à ce rythme-là, lorsque paraissait un de mes articles avec un ou deux clichés de Mohamed Ayeb, c’était un événement! Quant à moi, j’avais rompu avec la tradition des écrits de mes prédécesseurs qui consistait à décrire le vernissage et les mondanités pour ne réserver à l’artiste et à ses œuvres que quelques lignes, à la fin. Le travail de Mohamed Ayeb était considérable car il m’apportait toujours un lot de clichés se rapportant uniquement aux œuvres d’artistes. C’est grâce à lui que j’ai commencé à connaître les artistes et leurs œuvres, et que même par la suite, je pouvais reconnaître au simple regard…», se rappelle notre confrère de La Presse, le journaliste et critique d’art Bady Ben Naceur, qui a continué à égrener les souvenirs et autres ambiances des années 1970 dans les «Soirées mémorables des festivals d’été, dans le théâtre, la musique, les rencontres, tables rondes, colloques, musées». Mohamed Ayeb en témoigne avec élégance. Ses photographies relatent la belle histoire de l’art en Tunisie. Le début de l’aventure avec des gens qui croyaient fermement à l’épanouissement. Chez Ayeb, la photographie de presse était à l'époque loin d’être d’illustration banale. Au contraire, c’était un article dans l’article. C’est-à-dire, «un message, une info», un complément visuel à l’écrit. * «La photo comme un tableau abstrait» Le photographe Mohamed Ayeb qui regrette de ne pas poursuivre des cours aux Beaux-Arts, était, et depuis sa tendre enfance, attaché à la peinture. Alors qu’il était à l’école, la séance d’ «Attaswir» (qui veut dire dessin et peinture ou toute autre expression plastique), était son «verre de lait». Pour lui, c’est obsessionnel et cette passion de continuer à le hanter. En s’orientant vers la photographie de presse (comme moyen alimentaire, car il faut vivre), il a essayé de donner de son imaginaire et un peu de connotation militante. Tout au début vers la fin des années 60, «il a opté pour la photo sociale. Il allait aux confins du pays, dans les zones d’ombre pour capter des situations et enregistrer pour les autres des motifs humains. Il était ce face-à-face. Comme s’il donnait la parole à l’autre. Le photographe a affiché son engagement, son militantisme dévoilé. Quant à la photo culturelle, l’envol était vers les années 80 avec le théâtre et la danse quand il a commencé à réduire la photo à des lignes, traces, presque des lettres en tendant d’entrer dans la peau des artistes. C’était cette photo qui filme, qui représente la réalité. C’était donc un point de vue», a notamment expliqué Kamel Ben Ouanès. Et d’ajouter sur les expériences de l'artiste-photographe: «Il s’est éloigné plus tard de la photo du débat pour revenir à la peinture photo. Comme le montre dans son reportage en été à la Goulette. Puis de celui de son retour à son village natal. Là, la photo capte une certaine réalité locale, formelle, esthétique avec des atmosphères de joie, de poésie, de désœuvrement. Là où il y a de l’émotion et du dialogue». Et en guise de conclusion et pour commenter une des expériences de Ayeb, Kamel Ben Ouanès a parlé de l’intérêt de l’artiste pour les éléments de la nature. Avec une série de photos de paysages, de reliefs… qui ressemblent à un tableau de peinture. «C’est à la photo de mimer la peinture», dit-il. Une sorte de transfiguration du réel qu’on retrouve donc chez lui, avec tout récemment son reportage égyptien. Un travail sur les sites archéologiques, sur le plus minuscule des éléments qu’on retrouve sur une porte, sur du fer forgé. «Sur tous ces éléments rongés par le temps et rouillés par la vieillesse». Ici Kamel Ben Ouanès évoque la poésie des ruines et le côté de séduction qu’on détecte dans les photos de Ayeb. Qui veut mettre en lumière de tout ce qui est éphémère, en train de partir, tellement c’est ruiné par l’usure. Partageant les mêmes propos, plusieurs présents ainsi que Sami Ben Ameur ont parlé de cette trajectoire idéologique qu’incarne Mohamed Ayeb et qui s’accroche aux traces comme s’il voulait sauver ce qui reste à sauver. Les photos de Ayeb dans leur évolution reflètent ce cri de la disparition. Et les artistes de nous laisser des traces, des témoignages, des regards qui nous interpellent tendrement, sincèrement. L’artiste est resté fidèle à sa passion première, la photoplastique qui est d’après lui une recherche continue dans les arts modernes qui ne mettent pas des murs entre la matière du travail et de concevoir l’engagement sans aucune barrière. «La peinture est toute ma volonté et l’art est ma raison d’être», dit l’artiste qui a affiché son bonheur pour cet hommage où il a rencontré pas mal de ses anciens amis. L’artiste Mohamed Ayeb vient de rentrer de Marseille où il a participé aux Rencontres méditerranéennes à l’Estaque qui se sont déroulées du 22 mai au 3 juin 2006. Et comme d’habitude et au contact de la nature de ce sud de l’Hexagone, Mohamed Ayeb a laissé des traces toutes en poésie et en émotion sur les galets français et qui en disent énormément sur le regard poignant d’un idéologue qui ne connaît pas de sieste. Zohra ABID


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com