L’écho des chantiers : Un univers de «briques», de broc … et de sueur





Ils sont des milliers de gens qu’on croise à l’ombre ou sous un soleil de plomb. Ils sont de tout âge et pas du tout trapus. Pas même un millimètre de gras mais le teint est généralement basané. Avec quelques uns, nous avons eu de petites causeries sur leur vécu au quotidien. Et c’est un monde à part ... Tunis - Le Quotidien Impossible de cerner exactement leur nombre. Les uns sont déclarés - la majorité avec un contrat limité selon les offres et les demandes -, les autres sont saisonniers ou journaliers qu’on recrute pour des tâches dans la maçonnerie, la plomberie, l’électricité ou autres. Ils peuplent le plus huppé et le plus populeux de nos quartiers. On les croise aussi sur nos routes dans des zones perdues et des chantiers à ciel ouvert, qui poussent ici et là comme des champignons. Ces gens-là fourmillent dans tous ces lieux, surtout pendant les vacances d’été et ils nous sont si utiles et même familiers sans trop partager notre bonheur. Pourtant, ils s’y investissent tant. Dans les couleurs de notre bien-être. Outre les ingénieurs, architectes, chefs de chantiers et autres, il y a les autres, ces autres qu’on appelle “mrammajia”, et qui sont de toutes les corvées. Mais ils ont tout le mérite de nous embellir les villes et les villages et autres panoramas et paysages architecturaux. Tout de leur sueur et de leurs muscles. * Des hommes et des vies “J’ai 58 ans (il ne fait pas de tout son âge, ndlr) et je suis père de neuf enfants. Les uns sont à la fac. Les autres vont bientôt se marier. J’ai toujours travaillé dans la maçonnerie. Et je ne m’en plains pas. C’est grâce à ça que j’ai fondé un foyer, nourri mes 7 filles et deux garçons. Certes, je vis chichement mais quand on gère bien le budget, on arrive à nous en sortir et ... dignement”, raconte Helal avec une rare spontanéité. Il habite aujourd’hui dans une petite maison qui lui appartient, du côté de La Manouba. Il était en train de balayer du gravier à côté d’un parking en cours de construction dans la capitale. A quelques encablures, on restaure un vieux bâtiment datant d’il y a au moins un siècle (d’après son cachet architectural témoignant des temps coloniaux). Imed la trentaine sportive, suspendu sur un madrier avec son seau de mortier et autres outils de travail. “Je viens de Jendouba et je me prépare pour me marier. C’est dur d’être célibataire. Très dur même. Et j’ai choisi ma partenaire de ma région. En fait c’est une parente à moi et qui me convient. Car elle n’est pas comme les filles d’ici, exigeantes et difficiles à contenter avec ce qu’on a comme moyens. Puis, j’ai fait des années durant, l’expérience, la folle expérience qui m’a au début ruiné. Heureusement que je me suis réveillé et pas trop tard”, nous a-t-il dit avec un brin de fierté, après nous avoir servi un thé corsé. En fait quelques gouttes concentrées dans un petit verre, qui ont eu un effet bizarre sur le bout de la langue. A ses côtés, Mourad. Il vient du fin fond de la région kairouanaise. On lui donne la vingtaine et il est maigre comme un clou. Lui, il est enfant unique. Il a perdu ses parents alors qu’il n’avait que dix ans. Il a quitté l’école, le village et les quelques membres de sa famille qu’il qualifie d’ingrats et s’est livré à lui-même. “Je ne nie pas qu’au début, j’ai été mal barré. Mais vite repêché par un chef de chantier qui m’a adopté et m’a appris le métier”, nous dit-il. Et d’ajouter : “Je gagne correctement ma vie. Mais au soir je gaspille le tout. Il y a les belles filles. Elles sont belles les filles de mon pays. Et je craque. Puis, il fait trop chaud. Ca m’arrive souvent de boire une ou deux bières pour me rafraîchir et oublier mes malheurs et ma solitude”. Qu’a-t-il appris? Pas grand chose. Car Mourad ne sait que mélanger le mortier et servir son supérieur le “baghli” demandé. Quant à son avenir, il le confie à Dieu et au destin. Pour le moment, il vit et c’est tout et, du côté femme et équilibre psychique ou social, il nous informe avec bonheur qu’il n’est pas en manque. “Au contraire, je suis très bien servi”. dit-il * L’éternel refuge Un grand hangar, du côté du quartier de La Fayette de Tunis, est ouvert. Grand ouvert à une machine qui fait un bruit assourdissant. Nous y pénétrons. Mohamed a l’air très calme. Il était entouré de ses quelque cinq collègues. Tous portaient un casque sur la tête et vêtus d’un “bleu de travail” et parlaient boulot alors que des engins immenses malaxaient ce qu’il faut comme ingrédients (gravier, ciment, eau ...) pour réparer un toit qui vient de perdre de son aura, solidité, sécurité et autres tuiles. Ca urge. Car il sert pour le moment d’abri pour quelques voitures. Nous avons pu piocher quelques moments de la vie intime de ce Mohamed, grand comme une perche : “Je suis depuis dix ans contre-maître et je touche un peu à tout. Je suis souvent sollicité par les petites et les grandes entreprises. Je rentre rarement à mon village natal, du côté de Bizerte. Je vis généralement dans les chantiers. On nous réserve un petit coin où dormir, préparer notre manger et laver notre linge. Je ne veux pas louer un appartement. Ca coûte cher et je suis en train d’économiser un peu d’argent pour les années à venir. On ne sait jamais. Les années de vaches maigres. On en connaît et comment dans ce métier. Surtout en hiver”. Mohamed ne rentre aux siens que deux fois par an. Pendant les fêtes religieuses de l’Aïd Al Kebir et l’autre d’El Fitr. Entre-temps, il trouve son refuge, tout d’abord dans ce travail qu’il affectionne, puis dans les ablutions et autres rituelles prières. Les mosquées sont tout autour et il “donne le droit de Dieu” dès que le “mouathen” lève la voix. Comme Mohamed Helal, Mourad, ils sont nombreux. A chacun sa vie. Son mode de vie. Avec des contraintes et des rêves. Il y a de quoi s’inquiéter pour les uns qui vivent anarchiquement. Mais pour les autres, les spécialistes, des cadres permanents (chefs de travaux, ingénieurs, conducteurs de grues, de pelles pour terrassement et excavation, ils sont très demandés dans les ouvrages d’art (ponts, chaussées ...), les parkings, les infrastructures et les fondations de sous-sol et réseaux enterrés (eaux usées, évacuation des eaux de cuisine ...) et les grandes entreprises comme Somatra, Bredero, ETEP, Afrique travaux, FTS et autres de Nouri Chaâbane les arrachent. Ils ont pignon sur rue, et payés presque en devises. Les uns et les autres font 48 heures de travail par semaine. C’est-à-dire 208 heures par mois avec une moyenne de 8 heures par jour. Dès 7h30, ils se pointent et passent le plus clair de leur temps dans ces chantiers, cochant heure par heure dans leur carte quotidienne de travail toute une jeunesse. Quant à une autre catégorie des “mrammajia”, ils sont sur les routes, éloignés de leur famille, femme et enfants, des SDF déclarés qui travaillent 26 jours par mois avec 5 jours de repos. Quant au transport, loyer et autres avantages sociaux, ils sont garantis par leurs employeurs. Qui livrent chaque mois à leurs employés une fiche de paie en bonne et due forme selon les critères de nos lois. Z.A.


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com