Rencontres picturales du C.C.V.T. : Un homme et une mémoire





A l’occasion du quarantième jour de la mort de Ali Bellagha, un hommage a été rendu avant-hier par l’Union des Artistes plasticiens tunisiens (UAPT) au Centre Culturel de la Ville de Tunis (CCVT). Devant une foule de proches… très émus. «C’est dans la douleur que le 11 mai dernier, la famille artistique a inhumé un des pionniers de l’Ecole de Tunis qui ont donné de leur âme et de leur cœur des couleurs à leur pays dans des temps difficiles», a notamment dit le président de l’UAPT, le professeur et peintre Mongi Maâtoug. Quant à son prédécesseur dans l’Union, l’artiste et professeur Sami Ben Ameur, il a préféré parler de l’homme du vieux Tunis qui n’a pas cessé de revaloriser le patrimoine artistique national. «Il y a trois ans, je lui ai rendu visite. C’était à l’occasion de l’exposition annuelle de l’Union et c’était à son domicile à la rue du Pacha. J’ai découvert que son intérieur est une médina en miniature. Et là, j’ai beaucoup compris le personnage de Ali Bellagha et à quel point il était attaché à son environnement», raconte l’ancien président de l’Union des Artistes, qui a dressé en diagonale le portrait du défunt qui était un touche-à-tout hors pair. Et qui voyait dans son art: «cette reconquête de tous les arts populaires et les artisanats, sans lesquels -comme le dit André Malraux- il n’est pas de métamorphose, et partant pas d’art. Pour cet artisan-artiste, il ne s’agit pas seulement de faire entrer des sujets tunisiens dans le cadre de la peinture de chevalet et à l’huile -il l’a fait aussi- il s’agit de systématiser sa démarche, intégrer des techniques et des motifs artisanaux dans le tableau. Il s’est inscrit ainsi dans les recherches modernes qui consistent en le désir de trouver de la peinture dans tout: tableaux en bois gravé, collages, jeux de papiers coupés et superposés, juxtaposés, utilisation de matériaux divers… Le fait aussi qu’il existe sur sa qualité d’artisan avant tout participe de la conception musulmane de la création artistique et rejoint la tendance actuelle occidentale de la désacralisation de l’art et de l'artiste», a écrit sur Ali Bellagha Sophie El Goulli dans «La peinture en Tunisie. Origines et développement». L’émotion dans la salle était très forte. Ce n’est pas aussi facile qu’on ne le pense quand on a côtoyé des décennies durant un ami, qui plus est, membre de cette fameuse Ecole de Tunis ayant réuni les premiers de nos artistes et notre Hédi Turki de ne pas trop accaparer la parole. Mais l’expression de ses traits en dit trop sur le poids de la séparation. Tour à tour, les présents ont intervenu, en quelques mots, en quelques phrases saccadées pour parler de l’homme et de l’artiste. Qui a ouvert une fenêtre sur sa médina natale, toute grouillante de secrets de notre mémoire. Avec son regard profond et pétillant, il a butiné pour nous le musc de son quartier tout en fantaisie, tout en couleurs, tout parfumé de ces petites fioles et autres encensoirs. Où tout est gravé sur de l’or, de l’argent, du verre, du plâtre, du bois, de la céramique, du tissu, etc. Il a quasi apprivoisé tout support où on trouve un peu de tout de ces ambiances, signes et techniques populaires. Comme s’il était chargé de garder et jalousement pour nous toute une mémoire, de peur qu’elle ne flanche. Il l’a donc bien gardée et même peuplée d’humanité et imprégnée de magie… Et de bonheur. Né en 1924 à tunis et d’un père artisan dans la fabrication de la chéchia, Ali Bellagha a fréquenté l’établissement scolaire Carnot, avant d’aller en France, où il a passé quelques années à la fac de droit. Plus tard, il revient à ses premières amours d’art et d’artisanat et s’inscrit à l’Ecole supérieure des Arts parisienne. Quant à sa première exposition, elle remonte aux années 1950 et c’était au Salon Tunisien. Après 1968, il succède Alexandre Fichet qui était à la tête de cette galerie. En 1975, et après la démission de Zoubeïr Turki, il prend la direction des affaires de l’UAPT. Ali Bellagha nous a quittés il y a un mois et quelques jours en nous léguant une partie de son âme. Cette Médina qui l’a nourri et a enrichi ses œuvres et autres monuments de taille qu’il a sculptés, gravés, tissés, pétris, dessinés ou tout simplement caressés avec son être à la fois délirant, imaginatif et créateur. «Sa famille fait partie d’une lignée d’artisans. Son père, chaouachi, appartient à une famille de janissaires venus à Tunis avec Sinan Pacha. Son grand-père était confectionneur de savates de basane destinées aux plus hauts dignitaires tunisois», lit-on dans «les pionniers de la peinture en Tunisie», qu’a peaufiné le ministère de la Culture. C’est ainsi que Ali Bellagha est parti. Digne parmi les dignes de ce pays. Zohra ABID


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com