«Kanvas Galery» : Ahmed Hajeri ou la douleur enchantée





On vient de nous annoncer et avec joie la naissance d’un espace à multiples miroirs artistiques pour mieux considérer notre art et nos créateurs délirants. Kanvas est la nouvelle galerie qui vient de voir la lumière hier samedi, du côté de la Soukra. Sa propriétaire n’est autre que la jeune peintre Yosr Ben Ammar (une descendante de Tahar Ben Ammar), qui a fréquenté les ateliers des grands. Notamment celui de Sehili à Tunis et celui de Hajeri à Paris. D’où lui est-il venu ce drôle de nom bizarroïde et musical à la fois? Le mot juste avant qu’il ne soit volontairement écorché, recherche artistique oblige, est Canevas. C’est avec un C au lieu d’un K. Qui veut dire Toile du peintre ou encore logiciel d’art. Kanvas Galery de l’avenue Fattouma Bourguiba va donner des couleurs à ce quartier huppé de la Soukra. L’espace conçu sur trois niveaux, est doté d’une architecture ultra-moderne. Avec des cloisons originales, un sol en béton, un éclairage étudié, un fond musical adapté à chaque expo, etc. Kanvas dépose donc avec force son label et crée l’événement artistique de la semaine. Le Tout Tunis en parle déjà. Car tout le monde est enthousiaste dès qu’on ouvre un espace culturel ou artistique. Puis le fait que notre peintre national Ahmed Hajeri soit le premier à accrocher ses toiles à Kanvas est un autre heureux bruit dans la cité. * Miroir et mémoire Quand il a quitté sa Tazarka natale en 1968, alors qu’il n’avait que vingt printemps, Ahmed Hajeri n’avait en tête qu’un seul souci. C’est d’aller en France pour travailler et manger enfin à sa faim. L’immigré tunisien sur les grands chantiers des HLM comme ouvrier électricien, aimait beaucoup la solitude. Pendant ses heures de repos, loin du mortier, gravier et autres câbles et réseaux, Ahmed Hajeri, de tempérament timide et renfermé sur lui-même, se réfugiait souvent dans un coin et donnait cours à son imaginaire. Dont il esquissait les contours sur du papier. Ses dessins éparpillés un peu partout ont attiré l’attention de l'architecte Roland Morand, ami de Jean Dubuffet. Heureuse coïncidence et le hasard fait bonnement les choses. Ahmed Hajeri qui, sans qu’il ne se rende compte de rien, a été tiré des chantiers et adopté par Dubuffet qui lui a appris les abc de l’art. Convaincu que cet analphabète avait quelque chose de magique dans son art. Mais que dégage sa peinture? Beaucoup de spontanéité nous dit-on souvent. Et sa démarche picturale est un peu marginale. On ne peut même pas la classer dans le brut. L’artiste a un fond qui bouillonne, en délire fort démangeant et la tension intériorisée ne cesse de monter dans son être. Cet être constamment enchaîné et en cours d’évasion est à la fois soumis et libérateur de pulsions. Des pulsions qui lui font mal. Et l’amertume devient sublimée quand il voit le jour. Il s’agit bien de cette enfance souffrante qui remonte en surface et devient une écume en forme plastique. Une magie qui grouille d’objets, de mets, de nourriture et surtout peuplée de femmes-monstres. Le tout est mis en scène dans l’anarchie totale. Où chaque élément se tisse dans la trame de l’autre, dans une ambiance jubilatoire d’Ali Baba et du tapis volant. C’est une célébration de tant de désirs refoulés et provoquants jusqu’à l’agression. Ici, on fait fi du pudique et de l’interdit, et la contrainte devient expression. Qui se multiplie dans la fiction comme un feuilleton qui nous tient par son conte interminable et son songe provocant. Nous ne sommes pas loin de ce trait qui fait le contour de l’imaginaire à la manière d’un Picasso ou de Modigliani. Nous ne sommes pas, non plus, pris au tourbillon du contemporain. Mais il y a quelque chose qui rend visite à l’univers de Matisse et sa palette heureuse et chatoyante, avec un zeste de sobre tiré des fresques classiques des pays de l’Est. Tout est dispersé, agencé dans un espace qui refuse l'académique et l’ordre. Un univers suspendu. Il n’est ni de terre ni de ciel mais trempé dans une poésie insaisissable. Hajeri ne fait que récupérer ce qui lui a déjà échappé. Des souvenirs et des résidus d’une enfance chichement vécue, qui met en détention délibérée notre artiste. Ce dernier ne fait que recycler une mémoire ne connaissant pas de fin et surtout pas l’oubli. Il est aujourd’hui le plus universel de nos artistes. Zohra ABID


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com