«Une heure et demie après moi…» : Qui suis-je ?





Suis-je encore ce produit de valeurs et de conscience au naturel ou serais-je cet amas de poussières qu’on mélange avec d’autres ingrédients et qu’on pétrit à volonté dans un moule allant au four de la nouvelle donne socio-psycho-politique, où on façonne des portions au même goût d’enfer? Dans les deux cas, il y a le bon et le mauvais. Mais où réside le premier et où se love le second? Dans les deux cas aussi on n’a qu’un seul prix à payer et la note de tous les pots cassés est douloureusement facturée. Ce qu’a tenté de démontrer Nidhal Guiga dans «Une heure et demie après moi...». Une pièce récemment produite par le Théâtre National et donnée en avant-première les vendredi et samedi derniers à la salle du Quatrième Art de l’avenue de Paris devant bon «nombre de spectateurs». Pour cette fois-ci Nidhal Guiga a su à quelle porte frapper pour cette pièce qu’elle a écrite et mise en scène. Car sur le plan scénographique, c’était une réelle réussite et Mohamed Driss y a mis de son génie. La potion qu’il faut. Sur scène, une sorte d’immeuble faisant le coin d’une avenue tumultueuse et avec des portes coulissantes indéchiffrables. Un éclairage tamisé. Ni sombre ni clair et un fond de chant saccadé qui vient de temps à autre mettre des accents et des ponctuations sur un texte doux-amer. Le langage est du parler tunisien qui a gardé sa sobriété. Chargé d’un vocabulaire intense mis sans jamais tomber dans la grossièreté et les dérives. Toute l’histoire est construite autour de deux personnages. Il y a tout d’abord, elle. Rôle campé par Nidhal Guiga. Puis il y a lui. Un autre rôle d’un citoyen du monde, confié à Ahmed Hafiane. Un amnésique qui a perdu tous ses repères. Presque une loque humaine et ne se rappelant de rien de son passé. Tout ce qu’il sait de lui est écrit sur papier. Au moment voulu, il le lit. Un numéro. Un hôpital et pas de famille. Il est fidèle à toutes les lois qu’on lui dicte. Apôtre de la télé, il accepte tout sans poser de questions. Dans son univers d’imbécile, il est heureux. Qu’a-t-on fait de lui ? Pur hasard ou un hasard organisé pour qu’il débarque chez cette jeune femme. Qui va tenter de l’aider à se reconstruire et ramasser ses souvenirs, à part d’être victime d’un accident de voiture et ce coma dans un hôpital de la ville qu’il ne cesse de radoter. D’un interrogatoire à un autre, il reprend conscience. Les choses s’éclaircissent dans sa tête et il voit mieux où il va . A ce moment là, épuisée, elle se rend compte de la gravité de la mission qu’on lui a imposée. Les deux êtres se chamaillent, se croisent, s’entrecroisent pour ne jamais se comprendre. Et le dialogue provoque une tension qui monte. Qui monte chaque jour d’un cran. Lui, il retrouve la raison. Elle revient à sa raison et subit le même sort que son «faux-compagnon» de route. Un bon jeton qui a appris la leçon. Par cœur. Et qui est récompensé et hissé aux premiers rangs de la célébrité et de la gloire. Elle veut s’en aller, se débarrasser de la souffrance que lui inflige sa conscience. Elle revit la même scène que lui il y a quelque temps. Et on lui donna la leçon qu’il faut et on l’a rangée dans le monde des amnésiques en attendant la guérisson. Et l’histoire de tourner dans cette sphère de mal et de bien, en un duel éternel. Avec ce questionnement sur la citoyenneté: «Ce sont deux anti-Hamlet qui n’arrivent ni à être ni à ne pas être et qui vivent en décalage par rapport à eux-mêmes.», lit-on dans le dossier de presse. Il s’agit donc de l’être et son paraître et de ce conflit avec soi, son entité, son choix et les valeurs, qu’on périsse avec ou qu’on vende son âme au diable. Ou les deux à la fois. Le message est passé et l’idée était simple mais bien interprétée. Grâce aussi à Ahmed Hafiane, le jeune monstre de l’écran. Qui a fait ses premiers pas sur la scène vivante: «Je suis comblé. Car c’est Nidhal qui m’a fait revenir sur les tréteaux après une absence de quasi six ans», nous a dit à la fin de la pièce ce comédien qu’on définit comme gourmand. Heureuse aussi mais anxieuse était Nidhal Guiga après avoir joué son rôle. Sans masque. L’enseignement de la langue de Molière à la fac n’a pas manqué le texte. Le jeu aussi et dans le paysage du théâtral, on peut dire qu’une dramaturge est née. Un parcours, disons, normal. Car il y a dix ans, l’enfant qu’elle était, a participé dans «Haddeth» de Mohamed Driss. Elle a suivi un stage chez Fadhel Jaïbi et est passée par «Jounoun» de Taoufik Jebali. Avec qui elle a eu un différent lors de sa création «Zéro bis», avec Tarak Ben Chaâbane. C’était en 2003, la pièce était même sélectionnée pour les J.T.C. mais elle n’a jamais abouti. On comprend donc l’anxiété de cette jeune qui refuse de baisser les bras. Sa pièce l’a accaparée pendant toute une année avant qu’elle ne prenne forme. La forme est bonne et le produit est croustillant à l’image de son auteure qui doit être assurée et rassurée. Sa famille théâtrale ne peut que s’enorgueillir de son travail et de son sérieux. Il faut dire aussi qu’elle est, comme d’habitude, entre de bonnes mains et sur le chemin droit, méritant soutien et encouragement. Un cycle de représentations est prévu pour le public les 25 - 26 et 27 mai et la pièce ne manquant pas de fraîcheur et de dimensions se laisse voir en soixante-dix minutes. Zohra ABID


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com