«Sidi Boîte de vin» : La force du mythe, la foi du mythomane





Sous le titre de «Sidi Boîte de vin», bizarre et un brin provocateur, Hachemi Baccouche présente un roman drôle, épicé, picaresque, plein de rebondissements, de clins d’œil espiègles et de références à l’histoire et l’actualité. D’abord, le canevas : un jeune étudiant tunisien, Béchir, en vacance chez son oncle épicier à Paris, fait une excursion dans l’Ouest de la France, près de Poitiers, là où Charles Martel à arrêté en 732 l’invasion arabe commandée par Abderrahmane Alghafiqi. De retour à Paris, le jeune homme raconte cette page de l’histoire de la conquête arabe à son oncle et à ses amis. L’un d’eux, Amar Francis, un affairiste toujours à la recherche d’un bon coup, qui sent tout de suite, avec son flair mercantile, que cette information pourrait s’avérer commercialement rentable. Et s’il construisait un marabout là même où des saints hommes, musulmans des premiers temps, sont tombés il y a quinze siècles ? Et si ce marabout devenait un lieu de pèlerinage pour les musulmans de France et de Navarre ? Amar Francis ne tirerait-il pas de gros profits de l’affaire — car c’est d’une affaire qu’il s’agit dans son esprit, si les riches musulmans du Golfe affluaient vers Poitiers comme les catholiques vers Lourdes ? L’idée est saugrenue, presque ridicule. Personne ne la prend au sérieux, à commencer par Béchir et sa copine française Sylvie, qui en rient. Amar Francis parvient cependant à se convaincre lui-même et à convaincre d’autres éventuels associés de la rentabilité du projet. Il trouve un grand supporter pour la personne de M. Jacques, un juif d’origine tunisienne qui croit à la baraka des marabouts en général et de Sidi Youssef en particulier. Il trouve aussi un couple de Français, monsieur et madame Julien pour construire son marabout. Mieux encore : les autorités françaises, à commencer par la police et les renseignements généraux, pensent pouvoir utiliser ce marabout à leur avantage, comme point de rassemblement de musulmans et éventuellement aussi comme un piège à terroristes. Paradoxalement, l’opposition au projet viendra de quelques activistes du Front National et d’un groupe de musulmans qui sentent une odeur de complot contre l’Islam. Le clou de l’affaire : Amar Francis, qui était parti pour faire une bonne affaire, finit par croire à son marabout, Sidi Youssef pour les musulmans et Sidi Joseph pour les juifs au point de sombrer dans un délire mystico-religieux. Toute cette histoire est menée avec panache, allant crescendo vers un dénouement dont on laissera aux lecteurs le bonheur de découvrir eux-mêmes. Mais à travers le récit de ces aventures donquichottesques, Hachemi Baccouche mène une réflexion sur la force mobilatrice du mythe. Il s’autorise en passant quelques idées sur la sociologie des religions, le dialogue des cultures, l’immigration arabe en France, le racisme, etc. Autant de thèmes que cet écrivain tunisien résident en France depuis la fin des années 1950, sociologue de formation, fondateur du Centre des civilisations méditerranéennes, tente de développer dans ses ouvrages de fiction et ses essais. Hachemi Baccouche, écrivain peu connu dans son pays natal, est l’auteur de deux autres romans : «Ma Foi demeure» (1958) couronné par le Prix de l’Académie Française, et «La Dame de Carthage» (1961) inspiré de l’histoire de la Tunisie du début de l’occupation turque au XVIème siècle. On lui doit aussi une pièce de théâtre en trois actes et quatre tableaux «Baudruche» (1959) et un essai «Décolonisation : Grandeurs et Servitudes de l’anti-colonialisme» (1962). Ainsi qu’une contribution à un ouvrage collectif : «La souffrance : Trois voix monothéistes» avec Stan Rougier et Marc Knobel (1993). Tous ces ouvrages ont été publiés par les Nouvelles Editions Latines à Paris. Sauf le dernier chez Centurion. Zohra ABID


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com