Les mercredis politiques du «Quotidien»





M. Mohamed Ben Ahmed, professeur émérite, ancien secrétaire d’Etat : “Les Etats-Unis n’attaqueront pas l’Iran, et pour cause ....” Le dossier nucléaire iranien accapare depuis quelque temps les feux de la rampe internationale et alimente les discussions dans les chancelleries et les sièges des gouvernements aux quatre coins du monde. La République islamique a-t-elle le droit d’accéder à la technologie nucléaire à usage pacifique? Pourquoi Washington porte-t-elle en horreur la perspective que l’Iran apprivoise l’atome? Quels sont les enjeux et les mobiles réels et sousjacents à l’origine du refus catégorique des Américains de permettre à l’Iran de rejoindre le Panthéon nucléaire? Une action militaire contre Téhéran est-elle envisageable? Professeur émérite, ancien secrétaire d’Etat et ancien diplomate rompu aux arcanes de la politique, M. Mohamed Ben Ahmed, notre invité de ce “Mercredi politique” répond à toutes ces questions et donne des éclairages instructifs sur un dossier qui tient en haleine l’ensemble de la Communauté internationale. On ne peut saisir la portée du remue-ménage planétaire actuel autour du dossier nucléaire iranien sans remonter à la source, c’est-à-dire sans parler du fameux Traité de non-prolifération nucléaire, ses objectifs initiaux, ses tenants et ses aboutissants. En universitaire émérite qui affectionne particulièrement la précision et les propos bien argumentés, Mohamed Ben Ahmed nous a, d’emblée, longuement entretenu de ce sujet avec force détails. Le point de départ du TNP, précise notre interlocuteur, a été la crise de Cuba survenue au début des années 60 qui a mis le monde au bord du gouffre nucléaire. La perspective d’une guerre atomique aux conséquences désastreuses sur l’ensemble de l’humanité a suscité une prise de conscience quant aux dangers réels que font courir ces armes de destruction massive sur la sécurité et la stabilité dans le monde. Raison pour laquelle certaines voix se sont élevées pour pousser la Communauté internationale à envisager une solution tangible à même de prémunir la planète contre les effets pervers et destructeurs d’un conflit nucléaire. Il faut dire que dès 1950, l’Union Soviétique avait appelé à travers le mouvement de la paix à un désarmement général et intégral pour des raisons essentiellement stratégiques. Quand on regarde en fait la maîtrise de la technologie nucléaire, “il est utile de rappeler que le premier acte a été le fait des Etats-Unis qui ont lancé la première bombe atomique sur Hiroshima le 6 août 1945 et sur Nagasaki quelques jours plus tard soit le 8 août. Il importe de préciser à cet effet que l’ensemble des scientifiques qui ont présidé au projet Manhattan qui a donné naissance à la première bombe nucléaire étaient constitués en fait par de nombreux savants de haut rang dont le célèbre physicien Einstein. La plupart d’entre eux n’étaient pas des Américains d’origine mais ont acquis la nationalité U.S. et mis leur savoir au service de leur nouveau pays d’adoption. Détail important : ils étaient animés par une volonté tenace de pousser la recherche à des des fins plutôt académiques et scientifiques et c’est d’ailleurs pour cette raison précisément que nombre d’entre eux n’ont pas manqué de déplorer voire dénoncer l’usage malséant de l’arme atomique contre le Japon. Finalement, ces savants s’étaient dit que la meilleure solution pour éviter que le monopole de la terreur ne soit détenu par un seul pays était de partager ces secrets scientifiques avec le reste du monde. C’est ainsi d’ailleurs que certains pays comme l’Union soviétique ont pu rejoindre les Etats-Unis dès 1948, talonnée un peu plus tard par la Grande-Bretagne, la France et la Chine qui ont intégré, peu de temps après, le club nucléaire. Suite à la crise de Cuba survenue, rappelons-le entre 1961 et 1962, les grands stratèges autour des présidents américain Kennedy et soviétique Khroutchev ainsi que d’autres dirigeants influents dans le monde s’étaient rendus à l’évidence que la dissuasion serait la meilleure chose à faire et que l’usage de l’arme atomique pouvait être catastrophique pour tous ceux qui envisageraient de l’utiliser que ce soit à des fins offensives défensives et que la solution la plus idoine était d’arrêter carrément la prolifération des armes nucléaires. C’est ainsi, en somme, que l’idée de mettre en place un traité a été avancée. Dans le cadre de ce traité, la Communauté internationale a été divisée en deux catégories. La première englobe les Etats dits nucléaires c’est-à-dire ceux qui ont procédé à l’usage, l’expérimentation des armes atomiques et qui maîtrisent la technologie nucléaire avant le 1er Janvier 1967. La deuxième regroupe quant à elle les pays qui ne disposent pas de l’arme nucléaire. Force est de préciser que ce traité comprend quelques principes fondamentaux dont il serait utile d’évoquer la teneur. A cet effet, “il est désormais admis par tous les signataires de cet accord de ne plus proliférer l’arme atomique à des fins militaires”. Dans le même temps, les Etats ne disposant pas de l’arme nucléaire “ont eu droit à deux garanties à savoir que la technologie nucléaire et les résultats des recherches effectuées dans ce domaine seront mis à la disposition de tous les autres pays pour leur permettre d’accéder à la technologie nucléaire à des fins pacifiques. La deuxième garantie consiste à ce que les pays dits nucléaires prennent l’engagement de ne jamais attaquer avec des armes non conventionnelles un pays ne disposant de la bombe atomique. Entré en vigueur en 1970 pour une durée de 25 ans, ce traité a été rendu applicable indéfiniment suite à une décision commune prise en 1995. La mission de contrôle et de vérification des différents accords figurant dans le TNP, ajoute M. Ben Ahmed, a été confiée par les Nations-Unies à l’Agence internationale de l’énergie atomique. Et c’est à l’AIEA, à travers ses gouverneurs qu’est revenue ainsi la charge de notifier au Conseil de sécurité de l’ONU tous les manquements et les violations de ce traité qui a été ratifié, rappelons-le, par 189 pays membres de l’Organisation onusienne à l’exception de l’Inde, du Pakistan et d’Israël. En fait, entre l’application de l’énergie nucléaire à des fins pacifiques et son usage militaire, il y a un fil ténu, souligne M. Mohamed Ben Ahmed qui étaye son raisonnement à grand renfort de données purement techniques ayant trait à l’enrichissement de l’uranium. Pour notre interlocuteur qui remet ainsi le sujet dans son contexte actuel, le programme nucléaire iranien remonte en fait au début des années 70 du temps de l’ancien Shah. A cette époque, les Etats-Unis n’étaient pas déjà très chauds à l’idée que Téhéran dispose de la technologie nucléaire mais l’ancien Président U.S. Gerald Ford avait tout de même promis aux Iraniens le soutien des USA en matière de formation, d’ingénierie ... Peu de temps après la révolution islamique et plus précisément en 1981, les Américains “s’étaient rendus compte que l’Iran était déterminé à persévérer sur la même voie afin de maîtriser la technologie nucléaire cristallisée d’ailleurs par la création en 1982 du premier centre de technologie nucléaire iranien à Ispahan”. Les Iraniens avaient beau soumettre à l’AIEA les objectifs pacifiques de ce Centre, l’Agence a conclu dans un de ses rapports, sous la pression des Américains, que cette structure allait aider Téhéran à convertir ce qu’on appelle dans le jargon scientifique les “Yellow Cakes” en combustible pour des réacteurs nucléaires. L’AIEA est allée encore plus loin en précisant que l’objectif poursuivi par l’Iran à travers ce centre est de contribuer en fait à la formation de compétences locales et du personnel nécessaire pour répondre à un très ambitieux programme dans le domaine de la technologie des réacteurs nucléaires et de la technologie du cycle du combustible. Même si l’Iran avait signé le protocole additionnel au TNP devant assurer plus de garantie quant à l’usage pacifique du nucléaire et même si certains pays comme la Chine avaient avancé des propositions pour trouver une solution satisfaisante pour toutes les parties, Washington a campé sur sa position et a refusé catégoriquement la perspective que les Iraniens accèdent à la technologie nucléaire. Pourquoi ? Pour des considérations essentiellement géostratégiques, pense M. Ben Ahmed. En fait la détermination farouche de l’Iran à aller jusqu’au bout de ses intentions, estime notre interlocuteur, a été motivée - pour surprenant que cela puisse paraître - par le dossier nucléaire nord-coréen qui constitue un cas singulier dans ce domaine. Il se trouve en effet que Pyongyang, contrairement à ce que stipule l’article 10 du TNP, a décidé de se retirer du Traité sans prendre la peine d’informer l’AIEA et de préciser les raisons de son retrait comme il était convenu. Ce précédent est devenu ainsi “un fait accompli que ni les Etats-Unis, ni les autres puissances n’ont pu avorter, tout simplement parce que la Corée du Nord négociait sur une position de force du fait qu’elle dispose désormais de l’arme atomique”. Un précédent “gravissime” en fait qui a ébréché la suprématie des U.S.A. et froissé les rêves de grandeur des néo-conservateurs de l’Administration U.S. Ces derniers qui parlent en effet de “nouveau siècle américain” et de la nécessité pour les Etats-Unis d’assurer une maîtrise totale de la planète aux plans politique-économique, technologique, culturel ont été finalement cueillis à froid par ce précédent. C’est pour cette raison précisément que les Américains font tout pour ne pas être pris, encore une fois, au dépourvu et empêcher ainsi l’Iran, un pays classé du reste dans le rayon des “Etats voyous” qui cherche “noise” au protégé israélien et qui ne cache pas ses ambitions géostratégiques d’accéder au nucléaire. En fait, ce que redoutent le plus les Américains, c’est que si d’aventure les Iraniens concrétisaient leurs objectifs atomiques après les Nord-Coréens, leur statut de régent de la planète ne serait plus qu’une chimère. Leur psychose est d’autant justifiée qu’un Iran nucléaire, pensent-ils, “deviendra forcément une puissance régionale influente et dominatrice de l’Afghanistan à la Mauritanie”. Les choses étant ce qu’elles sont, la question qui s’impose aujourd’hui d’elle-même est de savoir comment va évoluer la situation et sur quoi va déboucher le bras de fer actuel opposant l’Iran aux Etats-Unis et à l’Europe? Le pays des Mollahs fera-t-il l’objet d’une action militaire américaine? M. Mohamed Ben Ahmed a tenu d’abord à préciser que l’Iran conformément aux différents accords figurant dans le TNP a le droit d’acquérir la technologie nucléaire pour un usage pacifique. Pour notre interlocuteur la fin de non-recevoir accusée par les Américains au motif que les Iraniens n’ont pas besoin de l’énergie nucléaire car disposant d’une mer de pétrole n’a pas sa raison d’être et ce pour la simple raison que l’Iran consomme 40% de sa production. Qui plus est, sa population entre 1979 et aujourd’hui a pratiquement triplé d’où son besoin impérieux et légitime de trouver une alternative et un appui à l’énergie fossile. Dans cette affaire, il y a en fait un vice de forme : comment expliquer que les Etats-Unis aient apporté leur aide nucléaire à des pays comme l’Inde pourtant non signataire du TNP, au moment où ils demandent à d’autres de prouver leur bonne foi. La réponse à cette question est toute simple : “New Delhi a bénéficié des largesses U.S. parce qu’elle a fait basculer la majorité des membres du Conseil des gouverneurs de l’AIEA en faveur des thèses américaines” en vue de faire passer le dossier nucléaire iranien au Conseil de sécurité de l’ONU”, soutient M. Ben Ahmed. Il n’empêche que pour notre interlocuteur, une action militaire contre l'Iran est fort peu envisageable à l’heure actuelle en raison des “conséquences gravissimes” que ce conflit risque de générer et ce, beaucoup plus pour les Etats-Unis que pour l’Iran”. En fait, M. Ben Ahmed pense que le Président Bush n’ira pas jusqu’à déclencher une guerre contre l’Iran et ne s’alignera pas aux thèses des extrémistes néo-conservateurs de son Administration “parce que les Etats-Unis sont déjà empêtrés jusqu’au cou en Irak et parce qu’il s’est rendu à l’évidence trop tard que les chiîtes irakiens qui montent en puissance sont encore pires que le régime de Saddam Husseïn”. Les Etats-Unis seront-ils acculés en fin de compte à opter pour un remake du scénario irakien à savoir imposer un embargo économique pour saper et affaiblir le régime des Mollahs avant d’envisager peut-être plus tard une intervention militaire ? Cette hypothèse, pour M. Ben Ahmed reste également peu plausible pour plusieurs considérations objectives. Tout au plus “les Américains peuvent empêcher l’Iran d’accéder au dernier maillon de la chaîne nucléaire. Seulement, le temps joue en leur défaveur car d’ici-là, beaucoup d’eau aura coulé sous le pont”. Finalement, Washington fait face à une équation difficile à résoudre et les menaces de faire usage du nucléaire pour ... mater le nucléaire iranien n’est qu’un coup de “bluff” en attendant une solution efficace et efficiente qui tarde pour l’heure à pointer du nez ... Table ronde conduite et animée par : Chokri Baccouche, Manoubi Akrout et Habib Missaoui


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com