Kaïs Yaâkoubi : «Le foot de haut niveau a un bel avenir à l’E.O.G.K.»





Tout jeune, raconte-t-il, il collait les numéros 1 puis 0 sur un simple maillot blanc puis écrivait en dessous le nom de «Tarak». Kaïs Yaâkoubi était un fan espérantiste, plus particulièrement du meneur de jeu sang et or et de la sélection «argentine». Mais on peut dire qu’il était né sous le signe d’un destin inachevé, pas totalement accompli. Imaginez qu’à 25 ans, à un âge où d’autres commencent à briller avec les seniors, il dut partir du CA. Il y reviendra pour une petite saison après un crochet par Oued Ellil, mais s’en ira juste avant de voir ses coéquipiers inscrire le triplé historique de 1991 (championnat et Coupe de Tunisie, plus la Coupe d’Afrique des Clubs champions). Kramiste pure souche, Yaâcoubi a volé à mi-saison au secours d’un club avec les jeunes duquel il exerce depuis sept ans. Il ne regrettera pas du reste d’avoir pris le train en marche, l’Etoile Olympique de Goulette-Kram ayant assuré son maintien en Ligue 1. Né le 18 juillet 1966 au Kram, Kaïs Yaâkoubi est donc le plus jeune entraîneur de la division d’élite. Entretien avec un personnage qui a fini par imposer sa fraîcheur et son humilité dans l’univers, pas trop «clean» des coachs de l’élite. Kaïs, au départ, lorsqu’on vous appela il y a cinq mois pour prendre en main les destinées de l’EOGK, n’avez-vous pas eu peur de vous brûler les ailes pour une première expérience d’entraîneur d’un club senior de Ligue 1? La saison passée, j’avais déjà conduit le CA en tant qu’adjoint de Samir Sellimi. Si l’ascension de ce dernier de l’équipe espoirs clubiste à celle senior était linéaire et logique, ma promotion l’était beaucoup moins puisque je débarquais des équipes des jeunes de l’EOGK pour atterrir donc dans un monument. D’ailleurs, j’ai appris sur le tas, au Kram, le métier d’entraîneur. Avoir peur, non. Seulement, je mesurais l’étroitesse de la marge de manœuvre dont je disposais. En effet, mon premier contact avec l’équipe s’est déroulé le 16 décembre. Le 18 je conduisais ma première séance et le lendemain, nous jouions un match fort délicat contre la JSK que nous avions remporté (2-0). Cela a été le déclic. Vous succédiez à une pléiade de techniciens qui s’étaient relayés cette saison chez les Aiglons: Ali Kaâbi (à deux reprises), Sofiène Hidoussi et Lotfi Jebara. Comment avez-vous trouvé l’équipe? Ceux qui ont travaillé avant moi ont sans doute fait quelque part quelque chose de bon. Seulement, je me rappelle avoir trouvé un effectif physiquement à plat et, surtout, mentalement en proie au doute. Lors de ma première rencontre avec l’équipe, je lisais dans le regard des joueurs un certain reproche. Ils avaient envie de me dire: «vous venez à votre tour nous leurrer et nous mentir. On n’est pas payé et vous allez nous permettre de récupérer bientôt notre argent». Je me rappelle qu’au cours d’une soirée, bien avant son départ ou Mercato d’hiver, Lassina Traoré a craché le morceau. Au bout d’une discussion franche que nous avons eue, il a fondu en larmes. Il m’avait tout confié, jusqu’aux détails de sa vie privée. J’étais vraiment un copain pour les joueurs dont certains furent mes protégés dans les catégories des jeunes (Montasser Chebbi, Mohamed Lamine Gharbi…). Et le plus grand chantier auquel je dus m’attaquer a été celui mental. Certains crient sur le toit qu’un club comme la JSK ou JS jouait mieux que l’EOGK et qu’il aurait davantage mérité le maintien? Malgré tout le respect que je dois à mon ami Moncef Chargui, un vrai professionnel avec lequel j’ai joué mais également entraîné, je pense que Jendouba ne joue pas mieux que Goulette-Kram. Par contre, Kairouan possède un grand volume de jeu, d’excellents talents mais elle rencontre beaucoup de problèmes. Avez-vous l’impression qu’une équipe de football goulettoise-kramiste était un corps étranger hybride, à un double titre : pas de place pour le foot à la Goulette et au Kram où le basket et le volley sont rois. Ensuite, au niveau de la Ligue 1 où un club sans stade ni public est comme un cheveu dans la soupe? Je crois que l’EOGK a besoin de fonds et de dirigeants dévoués. Je suis l’enfant du Kram et j’y ai passé toute ma vie, hormis quelques saisons passées au Stade Gabésien duquel je garde les meilleurs souvenirs. N’oubliez pas que notre Banlieue a donné à l’équipe nationale des joueurs aussi talentueux que Gobantini, Jebara, les frères Sellimi, Khalloufi, Abdelhak. Moi-même j’ai évolué en sélection. L’EOGK possède aujourd’hui une excellente pépinière. Il reste cependant à développer l’infrastructure et les sources de financement. Cette année, j’ai dû batailler ferme pour obtenir le droit d’organiser un stage d’une semaine à Aïn Draham. J’ai avancé de mon propre argent près de six mille dinars. Le président du club, M. Mohamed Fadhel Bouchrara, et tout le staff des dirigeants se sacrifient pour faire réussir l’aventure de l’EOGK parmi l’élite. Comment pouvez-vous retenir des joueurs non payés? Comment les motiver? Non, le football a un avenir ici, comme il a eu par le passé ses moments de gloire. Vous avez dû beaucoup souffrir ces cinq mois d’exercice? Croyez-moi, j’ai été deux ou trois jours dans les «vap». J’ai dû évacuer toute la tension accumulée et qui a touché son paroxysme dans le dernier match face au CA. Mes joueurs paraissaient perdus dans ce stade: El Menzah était dans leur esprit un Bernabeu, un Nou Camp, un temple dont on rêve. S’il y avait ce jour-là 30 mille spectateurs à El Menzah, nous aurions subi une raclée, un 6-0 des mains du CA… Si vous aviez à décerner une mention spéciale à quelques-uns parmi vos joueurs? Je la décernerais à Moëz Ben Thabet, un gardien qui nous a beaucoup apporté, à Nabil Hamed, plein de talent et à Mohamed Salah El Euchi, un exemple de sérieux et de dénouement. Allez-vous rempiler à l’EOGK? Tout dépendra des discussions que je vais avoir avec mes dirigeants. Mais on peut aisément imaginer que vos ambitions vont sans doute bien plus loin que d’exercer en Banlieue Nord? Pour ne rien vous cacher, je dirais que j’ai constamment le Club Africain et l’Equipe nationale en point de mire. Mais je suis jeune et j’ai tout mon temps. Souvent invité sur les plateaux de la TV (Dimanche Sport, Entre les stades…), vous faites preuve d’une belle justesse de réflexion et en même temps, d’une étonnante facilité de communication. D’où vous viennent tant de qualités? C’est un don de Dieu, je dois dire que je n’ai jamais arrêté de bouquiner. Je me rappelle que lors d’un de nos voyages en Syrie, en Equipe nationale avec Taoufik Ben Othman, un excès de bagages de 270 dollars a été constaté par la douane dans mon cas. Je ramenais en effet beaucoup de livres, une bibliothèque ambulante. Un membre fédéral qui nous accompagnait paya la somme en observant : «Aujourd’hui, c’est une fierté pour moi de payer pour un joueur qui veut lire et se cultiver !» Jusqu’où étaient allés vos études ? Jusqu’en deuxième année Droit. Vous n’avez pas, à vrai dire, beaucoup joué en sélection nationale ? J’ai mené la campagne olympique de Séoul avec Taoufik. Seulement, l’E.N. comptait beaucoup d’attaquants : Abdelli, Rakbaoui, Limam, Jeridi, Azzabi et je ne jouais pas souvent. Je n’ai pas été appelé par Jean Vincent pour la campagne des Jeux africains de Naïrobi. Mais tenez-vous bien, même au CA j’ai dû raccrocher très jeune, soit à 25 ans et demi. Après sept ans au Parc A, je suis parti à l’AS Oued Ellil, en 2ème division, conduit par Ammar Souayah en raison de problèmes avec mes dirigeants. J’étais ensuite revenu au CA. Malheureusement, j’ai raccroché en raison de problèmes avec Youssef Zouaoui. Votre palmarès est pourtant bien maigre avec le CA ? Oui, juste un championnat en 1989-90 après dix ans de disette. On me qualifia «d’homme de La Marsa», car j’y ai signé le but de la victoire (1-0) qui nous donnait le titre à la toute dernière journée aux dépens de l’EST. Quel entraîneur vous a-t-il marqué ? Indiscutablement, le regretté André Nagy. En 1984, il m’a lancé dans le grande bain contre le Stade Sfaxien (victoire 2-1). Ce monsieur-là m’a marqué à vie. Une vie qui vous a tant donné, on peut l’imaginer ? Dieu merci, je ne peux pas trop me plaindre. J’ai connu le succès très jeune, tant en qualité de joueur que d’entraîneur. Seulement, dans mon existence, j’ai toujours ressenti un certain goût d’inachevé. Imaginez qu’en 1985, j’apprenais ma réussite au bac alors que je me trouvais en stage à Aïn Draham avec la sélection juniors conduite par Mrad Mahjoub, et que je n’ai pas bronché. Idem pour ma réussite à l’examen de «sixième». A chaque fois, je trouvais cela normal. Le CA, votre ancien club, a vécu une saison difficile malgré sa qualification pour les demi-finales de la Coupe. Certains pensent pourtant que si Youssef Zouaoui n’était pas parti au tiers du championnat, le CA aurait remporté le titre. Quel est votre avis ? La saison passée, nous avons fait match nul avec l’EST (2-2) avant de sombrer quelques jours plus tard contre le même adversaire (4-0). Samir Sellimi et moi-même avions en charge les affaires techniques de l’équipe. Pourtant, juste après un nul qui paraissait prometteur pour la suite, j’ai prévenu tout le monde : «Ce nul-ci est l’arbre qui cache la forêt. Attention, nous accusons encore beaucoup de lacunes !» On connaît la suite. Au CA, on en est encore à suspendre Khalfaoui et Haj Ali, à voir un médecin menacer de partir. De mon temps, on m’a suspendu deux semaines parce que j’avais déclaré dans un journal que mon club avait besoin d’un encadreur qualifié. Le problème au CA ne s’identifie pas à l’entraîneur. C’est une affaire de gestion. Et même si Zouaoui était resté, le CA n’aurait pas remporté le championnat car le mal est plus profond que cela. Enfin, y a-t-il une malédiction dans le derby chaque fois où le CA croise le chemin de son frère ennemi espérantiste ? Non, personnellement, je n’ai perdu aucun derby face à l’EST. Face à la prestigieuse équipe de Piechniczek, nous avions fait match nul (1-1). Deux heures avant le match, on nous cherchait partout dans l’hôtel, moi et mon inséparable compagnon Mohamed Hedi Abdelhak pour aller au stade. L’on nous a trouvés à jouer aux cartes. Nous avons tous deux dû recourir à une partie décisive, une «belle» ! C’est pour vous dire que rien ne nous faisait vraiment peur ! Recueillis par S.R.


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com