Kô Murobushi et compagnie : Les ténèbres en mouvement





Avec Meguro Daïji, Sazuki Yukia, Hayashi Sadayuki et les autres, Kô Murobushi nous plonge dans le «Handsome Blues Sky» pour nous raconter la bêtise humaine en danse avec le diable. Une écriture chorégraphique toute en beauté, toute en acidité... Mais quel est ce bruit assourdissant qui nous bouche pour un moment les oreilles, dans ce noir de ténèbre ? Puis tout d’un coup, trois jeunes garçons apparaissent. A moitié nus. Ils ressemblent à des fantômes plus qu’à des humains. Chacun pousse, tourne un morceau géant en métal zingué et de forme rectangulaire qui, au moindre mouvement nous renvoie sur la figure une lumière furtive et aveuglante. Tous trois aux cheveux très garnis s’immobilisent et donnent libre cours à leurs bras tapant de plus en plus fort ce rectangle de fer. Un coup. Deux coups et trois et quatre... Le regard perdu. Ils deviennent hystériques, se défoulant sur ce zinc avec une folle énergie. Ils nous ont paru épileptiques. Sautant par-ci, sautillant par-là. Gisant par terre, se tortillant comme un ver et sans objectif précis pour nous embarquer avec tous nos bagages dans leurs univers ambigu. On sent une certaine rage se dégageant de leur corps. La rage de ne pas succomber et d’exister. Handsome Blues sky, une création de 2003 en 55 minutes a tout d’un macabre et tout d’un tsunami qui ravage sur son chemin tous les bruits et tous les silences. Le trio finit par se prendre tout sur le dos. Le métal devient encombrant et la marche de plus en plus pénible. Et même respirer devient dur. On enjambe, je ne sais quoi, le plein ou le vide... Puis on suffoque à mourir et on tourne, on tourne dans un cercle. Un cercle vicieux... On tente de suivre la rotation du temps, de la terre, des astres. Puis on tombe sans jamais céder et on finit par se lever, se relever d’un combat perpétuel. On jaunit, ont ternit et on rougit et reprend vie... Les yeux se cernent et racontent la mocheté de la vie et sa beauté. D’un seul coup. Trac ! Et un amas de chair, de membres et des corps qui s’enchevêtrent, qui souffrent, qui agonisent. Ca ressemble à un tableau, une fresque ou plutôt une magnifique sculpture. Qui se défait et la scène de s’animer à nouveau. Avec des cris, des lamentations et on s’engouffre dans un temps infini. Cette fois-ci, un quatrième surgit. D’une autre planète. Lui, il est costumé à l’occidentale. Mais son crâne est rasé et luisant sur un fond musical plaintif, il se met à nous parler avec le corps. Un corps chétif et tout en tristesse. Il se cogne la tête. La scène ne contient plus sa douleur. Alors, il se jette au-delà de son espace pour investir le bas de la salle tout en continuant à se cogner la tête contre le bord de la scène. Las, il reprend place parmi les siens. Les trois cadavres qui jonchent le sol. Se débarrasse de sa veste et se tient immobile sous un quatrième rectangle qui lui tombe sur la tête. Il devient une sorte de chauve-souris qui annonce un désastre. Et il s’en prend à ce zinc, le tournant de plus en plus puis il se balance, accroché, nerveusement... Jusqu’aux dents. La voix devient, elle aussi cassée, étouffée et la langue est avalée. Et son cou de recevoir les coups de la lame d’une guillotine. A ce moment là, un bruit broyeur envahit le lieu. Il broie machinalement et met le tout dans un même entonnoir. La scène nous paraît de plus en plus froide. Une sorte d’humidité mystique enveloppe les airs. Les silhouettes s’estompent dans ce brouillard. Les bras tendus vers un ciel tout en crachat. Et le crachoir de les tenir. Eux aussi s’accrochent à la vie. Alors qu’on est en train de se gélifier, puis de se décomposer, membre par membre et de tomber sur terre et devenir poussière, atome, néant. Comme cette bombe qui a un jour rasé, défiguré une ville et avalé 140 mille personnes de Hiroshima. C’est dans l’expression de la douleur que les tableaux étaient si beaux. C’est dire les horreurs humaines avec de l’esthétique et raconter l’affreuse histoire avec sensualité et art et ne rien laisser au hasard. C’est en tout cas le secret du butô qu’on découvre pour la première fois dans nos murs. On ne remercie jamais assez Syhem Belkhodja pour ce choix très ciblé de Kô Murobushi, un grand créateur comme Carlotta Ikeda, Sankaï, Juku et Tanaka Min. Un grand merci aussi à l’ambassade du japon. Le spectacle était avant hier soir au TVT époustouflant, comme le demi-siècle d’amitié qui nous lie avec les Nippons. Zohra ABID _______________________ Dans les coulisses «Du butô en Tunisie. C’est du jamais vu. Mais c’est magnifique. Vous avez vu le public tunisien! Il a le sens de l’écoute et de l’appréciation. Sur ce point, Syhem Belkhodja a fait quelque chose: fidéliser le bon public et maintenant ça y est. Comme sur des roulettes», a notamment dit Michel Collin, un ancien chargé de mission pour l’action artistique à l’IFC de Tunis (2001-2005). Pour celle qui l’a succédé au même poste, Elsa Schifano, elle regrette de ne pas pouvoir assister à la totalité du spectacle. Elle a même perdu les vingt premières minutes du spectacle. Car elle a été retenue à Ness El Fen. Et pour cause. Le spectacle de la compagnie Jérôme Bel, création du Vif du Sujet 2005 a présenté et près de deux heures Picket Klunchun and myself. C’est du pur thaïlandais. Avec toutes les traditions ancestrales, masques et théâtralité cérémoniale, dans des noces heureuses entre Français de Montpellier et Klunchun de Bangkok. «Tin! Tin!»…_Allo, Oui— on vous attend devant le 4ème Art. Il y a un bus. Madame du Quotidien, vous venez vite, je vous ai vue au bistrot et avec Michel Colin. On va finir en beauté et avec un dîner thaï au Renaissance». Il se fait déjà tard et inutile d’insister. Merci quand même. Z.A.


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com