Construction de l’Etat tunisien moderne : Témoignages poignants sur l’échec du collectivisme et la lutte pour la succession de Bourguiba…





Mustapha Zaânouni: «Bourguiba a donné le meilleur de lui-même entre 1956 et 1966» Le modèle économique à adopter pour construire l’Etat moderne a divisé profondément les jeunes cadres du Néo-Destour qui avaient tenu en main le destin de la Tunisie indépendante. Du coup, le pays a été ballotté, plusieurs décennies durant, entre collectivisme et libéralisme. Témoignant hier sur la tribune de la Fondation Temimi pour la recherche scientifique et l’information, M. Mustapha Zaânouni, ancien ministre du Plan, a braqué pleins feux sur cet épisode mouvementé de l’histoire de la Tunisie. Compte rendu. Tunis - Le Quotidien Les séminaires de la Mémoire Nationale qu’organise la Fondation Temimi pour la recherche scientifique et l’information se suivent mais ne se ressemblent pas. Chaque séminaire contribue à éclairer la lanterne sur un épisode inconnu ou encore instrumentalisé de l’histoire du mouvement national et de la construction de l’Etat moderne. Celui organisé hier avec M. Mustapha Zaânouni, ancien ministre du Plan, a donné un autre son de cloche sur des pans entiers de notre mémoire collective. D’autant plus qu’il s’agit d’un témoignage poignant sur la manière avec laquelle le père de l’Indépendance, Habib Bourguiba, et les jeunes cadres du Néo-Destour ont voulu jeter les bases d’une économie moderne. A l’époque, M. Zaânouni faisait partie de ces jeunes cadres ambitieux diplômés des universités françaises les plus prestigieuses qui rêvaient d’appliquer les théories de Schumpeter et de Keynes pour changer le visage du pays. Mais le rêve des jeunes économistes a très vite tourné en une amère désillusion. C’est que les terres agricoles fertiles et les gisements de phosphate étaient essentiellement aux mains des colons. Même les quelques riches tunisiens concevaient l’aventure de l’investissement comme un saut dans le vide. Aux yeux des cadres du Néo-Destour, la solution réside dans la lutte pour la décolonisation dans l’espoir de créer un climat propice à l’investissement. Les diverses pressions exercées sur les autorités françaises, qui estimaient toujours que le protocole d’indépendance de la Tunisie, signé à Paris le 20 mars 1956, n’était qu’un geste de courtoisie, ont conduit à l’émission du dinar tunisien et à la création de la Banque Centrale de Tunisie. Toujours est-il que tous les indicateurs économiques ont continué à clignoter au rouge jusqu’en 1961. Durant cette année, Ahmed Ben Salah a imputé le marasme économique aux méfaits du libéralisme adopté par le gouvernement. * Du libéralisme au collectivisme Pendant cette période, le modèle socialiste avait le vent en poupe un peu partout dans le monde. Autant de facteurs qui ont contribué à convertir l’économie tunisienne au collectivisme. «En 1962, quand j’étais secrétaire d’Etat auprès du ministère de l’Agriculture, Bourguiba a annoncé l’adoption du collectivisme. Ainsi ont été créées des coopératives au Nord du pays où les agriculteurs disposaient de grandes superficies», indique M. Zaânouni. L’expérience du collectivisme s’est poursuivie avec la nationalisation, à partir du 12 mai 1964, des terres agricoles qui étaient aux mains des colons. Sept ans après le bilan de cette expérience était toujours négatif. Pendant la fin des années 60, le pays était à nouveau au bord du gouffre. Une situation qui a poussé Bourguiba à dissoudre les coopératives. En 1970, Bourguiba a nommé pour la première fois un Premier ministre: Hédi Nouira. Ce dernier n’a pas tardé à renouer avec le libéralisme en multipliant les mesures visant à encourager le secteur privé, les sociétés exportatrices, l’épargne... et à donner du sang neuf au programme du développement rural. Cette politique a été, selon M. Zaânouni , à l’origine d’un taux de croissance économique annuel qui dépasse 7%. Tous les indicateurs économiques ont clignoté au vert en dépit d’une conjoncture défavorable marquée par une confrontation entre l’UGTT et le gouvernement. Pour mettre fin à cette confrontation, Hédi Nouira s’est empressé de signer le pacte social avec la Centrale ouvrière. Celle-ci s’est engagée en vertu de ce pacte à ne plus brandir la menace de grève en contre-partie de l’organisation des négociations salariales annuelles. Une politique contractuelle qui a abouti à des augmentations salariales importantes telles celles de janvier 1973 qui ont été de l’ordre de 33%. * Lutte pour la succession L’ancien ministre du Plan pense que le puissant leader syndicaliste, Habib Achour, s’est senti pris au piège après la signature du pacte social qui l’avait dépossédé de la seule arme dont il disposait: le droit de grève. «Comment osez-vous m’interdire d’observer des grèves alors que je suis à la tête de la plus grande force du pays?», aurait lancé le secrétaire général de l’UGTT à des membres du gouvernement. Ainsi ont été observées des grèves à Gafsa vers la fin de 1977. Des grèves qui ont coïncidé avec l’exacerbation de la lutte pour la succession de Bourguiba. Une année après, la Centrale syndicale a appelé à une grève générale. La confrontation entre l’UGTT et le Néo-Destour a eu lieu le 26 janvier 1978. «En dépit de son côté prétentieux, Habib Achour n’avait pas des ambitions politiques», précise M. Zaânouni. Entre 1980 et 1985, l’embellie économique s’est poursuivie. Les chiffres relatifs aux recettes de l’exportation du pétrole et du tourisme ainsi qu’à l’apport en devises des Tunisiens de l’étranger ont triplé en comparaison avec la période allant de 1975 à 1980. Mais la lutte pour la succession de Bourguiba a pris du tonus à partir de 1980. De nombreux ministres étaient dans la course tels Mohamed M’zali, Mohamed Sayah et Driss Guiga. Contrairement à son prédécesseur, Mohamed M’zali, devenu alors Premier ministre, a procédé à des augmentations salariales sans tenir compte de l’évolution de l’indice des prix. Du coup, l’inflation a grimpé et plusieurs entreprises publiques étaient à deux doigts du dépôt de bilan. L’augmentation du prix du pain décidé par M’zali contre la volonté de la majorité des ministres n’a fait que compliquer davantage la situation. En 1986, la Tunisie a été de nouveau secouée par une grave crise économique. Afin de s’en sortir, le gouvernement a dû accepter d’adopter le programme d’Ajustement Structurel (PAS) préconisant, entre autres, la libéralisation des prix et du commerce extérieur. Des réformes dont la cadence a augmenté après le Changement du 7 novembre 1987. Walid KHEFIFI ___________________________ Bourguiba, le président blagueur Parti à Paris pour se faire soigner en 1986, Bourguiba a été reçu par Mustapha Zaânouni, ambassadeur de Tunisie en France à l’époque. Tout au long de ce voyage, l’ancien président a fait preuve d’un sens très développé de l’humour en dépit de son état de santé très critique. M. Zaânouni se rappelle aujourd’hui que Bourguiba ne connaissait pas la vraie «valeur» de l’argent. «Au cours de la dernière visite effectuée à son dentiste, Bourguiba pensait qu’il avait été très généreux avec une infirmière à qui il a donné 5 francs», indique M. Zaânouni. Autre fait remarquable : Bourguiba n’a pas cessé de répéter en 1986 qu’il avait donné à Mohamed Sayah 15 mille dinars pour financer la construction de sa maison sans savoir que la construction de la demeure d’un ministre coûte plusieurs centaines de milliers de dinars. L’ancien ambassadeur a fait remarquer que Bourguiba a donné le meilleur de lui-même entre 1956 et 1966 avant de multiplier les erreurs jusqu’en 1987. M. Zaânouni a révélé, d’autre part, que Bourguiba a rencontré au cours de ses 20 jours passés à Paris de nombreuses personnalités françaises tels que: Edgar Faure, Valéry Giscard d’Estaing et Jean Daniel.


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com