Mères célibataires : L’enfant de tous les malheurs





Enfants, elles affrontent toutes les souffrances. Victimes de viols ou d’incestes, rejetées par un beau-père ou une belle-mère sans cœur, elle vont dans la rue. Dès le très jeune âge, elles volent et elles se prostituent. Elles louent leurs corps pour survivre. Un jour, elles tombent enceintes et elle accouchent. Cet enfant des douleurs est le fruit de l’un des accidents de leur parcours. Le drame des mères célibataires continue alors. Ensuite, il sera au tour de leurs enfants de subir l’insupportable. La société ne leur épargnera pas la souffrance. Tunis - Le Quotidien Elle a vingt-six ans. Elle s’est présentée au centre de l’Office National de la Famille et de la Population à Douar Hicher. Elle est remontée jusqu’à ses huit ans. A cet âge-là, elle a déjà souffert le martyre. Son enfance venait de se briser à cause d’un inceste qui lui a enterré ses rêves d’enfant. Elle a été rejetée par la famille. C’est la rue qui l’a accueillie lui ouvrant la porte de l’enfer. Au moment où ses semblables jouaient avec une poupée et savouraient une barbe à papa, elle croupissait derrière les barreaux. Sa destinée fut fatale. Elle goûte alors à la prostitution et donne son corps pour survivre : “Je n’en peux plus de cette prostitution ! Je ne veux plus de ces hommes plus vieux que moi qui puent et que je suis obligée de supporter pour une poignée de dinars”, lance-t-elle ce cri de secours et à l’aide devant Monia Omrani, responsable au Centre. Cette jeune femme est aujourd’hui mère de deux enfants nés hors-mariage. Et elle vient pour faire une interruption volontaire de grossesse (IVG). Elle est à nouveau enceinte à la sixième semaine. Comme elle, il y en a beaucoup. Des mères célibataires affrontent le regard de la société tunisienne et essaient avec leurs larmes de panser une plaie qui saigne toujours. Car à chaque fois, une insulte ou une moquerie enfonce le couteau dans cette même plaie. Au nom de la peine de ces femmes et du destin de leurs enfants illégitimes, l’ONFP a dédié sa troisième rencontre du cercle de la population et de la santé de reproduction à toutes ces mamans victimes d’un accident de parcours. * Mères malgré elles Jalila, Souad et Fatma n’ont pas choisi de devenir mères : “Je dormais dans la rue. Je passais des journées et des journées sans manger”, raconte Souad d’un air épuisé par l’amertume des années de souffrance. Elle a maintenant trente quatre ans. Depuis l’âge de douze ans,son corps n’était plus interdit à tous ceux qui pouvaient lui offrir des millimes : “va dans la rue et cherche de quoi payer tes dépenses”, lui demandait son beau-père qui la réveillait à 3h du matin pour l’envoyer au diable. Dans ce film documentaire réalisé par l’ONFP à Gafsa, Souad porte sa fille de trois ans sans retenir ses larmes : “Je veux parler, je veux cracher le morceau et sortir tout ce que j’ai sur le cœur. Je pleure souvent pour me soulager”, dit-elle. Fatma ne se remet pas de sa douleur : “Ma vie est un enfer”, avoue-t-elle. Elle essaie d’assumer trois enfants qu’elle a eus de pères différents : “Chaque homme que je connais me fait croire qu’il va m’épouser. De fil en aiguille, je me retrouve dans un gouffre. Je n’ai plus confiance en quiconque”, dévoile-t-elle d’un air triste et las de la culpabilité qui la ronge. Les enfants des mères célibataires n’en souffrent pas moins. Saïf a onze ans. Il est le fils de Jalila. Il n’arrive encore pas à se débarrasser du biberon : “Tout ce qui me gêne c’est lorsqu’on m’enlève le biberon”, balbutie l’enfant innocemment. Sabrine, quant à elle, les gens ont fait son drame. Elle a quinze ans et elle vient à peine de découvrir son père qui, pendant quatorze années, n’a pas voulu la reconnaître : “La mère de ma fille a eu une relation sexuelle avec un autre partenaire”, se justifie Salah, le père de Sabrine. Il s’est alors douté de sa paternité. Entre-temps : “mes camarades m’insultent et la voisine me traite de bâtarde. J’ai quitté l’école pour éviter les regards et l’agressivité des enfants que je ne veux plus croiser”, se confesse Sabrine qui s’efforce de contrôler son désarroi. En retrouvant son papa, elle n’échappe pas non plus aux commérages des voisines : “Elle est comme sa mère. Elle colle au premier venu”, lui lancent-elles. Sabrine et Saïf ne sont que deux exemples. Des enfants nés en dehors du mariage, il y en a beaucoup aussi. Trois-cent cinquante deux bébés du péché, comme certains les appellent, sont nés en 2004 au Centre de Maternité et de Néonatalogie de Tunis “CMNRT”. Ces naissances ont eu lieu malgré les JVG qui ont été faites et qui s’élèvent au même nombre à peu près. Dans nos murs, les mères célibataires et les enfants naturels sont toujours nombreux. En 2003, le CMNRT a recensé trois-cent trente deux accouchements de ce type. * Des données rares Le Professeur Hela Chelly, chef de service de gynécologie-obstétrique au centre a essayé de dessiner le profil psychopathologique de ces mamans malgré elles. D’emblée, la spécialiste précise que l’étude qu’elle présente a été réalisée sur la base de l’expérience du CMNRT. Car les données sur cette question ne sont pas disponibles malheureusement. Pourtant, le problème existe bel et bien. Il est souvent qualifié d’épidémie. N’empêche que le Pr. Chelly réussit à tracer ce profil. Ces filles célibataires qui tombent enceintes ont souvent un faible niveau d’études. Issues de milieux défavorables, elles sont originaires des zones urbaines périphériques ou rurales. Tantôt, elles travaillent. Tantôt, elles sont sans profession. Et le Professeur de préciser que leurs professions sont généralement peu valorisantes. Ce qui est également valable pour les géniteurs sur lesquels, les spécialistes n’ont pas de données carrément. Sur le plan psychologique, les victimes des grossesses non-désirées ont grandi dans des familles atypiques pour se retrouver par la suite seules face à leur destin : “Il faut que des psychiatres prennent en charge ce genre de personnes”, souligne le Pr. Chelly. En effet, ces filles souffrent des conflits, du manque d’affection et de l’absence de la famille. Une fois enceintes, le déni de la grossesse est incontournable. En témoignent les deux-tiers de ces jeunes femmes qui se présentent au Centre à cause de douleurs. A ce moment, il s’avère qu’elles sont sur le point d’accoucher. Beaucoup d’entre-elles ne découvrent par ailleurs leur grossesse que tardivement à savoir au deuxième trimestre. Au cours de cette grossesse illégitime, les médecins constatent que ces filles ont des antécédents de dépression d’où leur fragilité. Leur “moi” est faible, elles manquent de tendresse. Leur passivité, les empêche de dire “non”. Cependant le Pr. Chelly révèle qu’elles n’ont pas de somatisation et qu’au contraire, elles se portent plutôt très bien. Mais tout au long de ces neuf mois, l’enfant est également à l’origine d’une grande tourmente. Il est considéré comme responsable de souffrances et contraintes. Il faut alors le cacher puis l’extraire. C’est pourquoi, une bonne partie de ces filles tentent par tous les moyens de se faire avorter. Cette automutilation a un seul objectif c’est d’enlever le “mal”. Elles ne savent pas que leur violence sur elles-mêmes causera un autre mal : l’enfant pourrait être handicapé. Et il n’y a pas que ça! La dépression peut être au rendez-vous. Des facteurs endogènes font qu’elles ressentent une culpabilité et d’autres exogènes, le regard de la société, en l’occurrence, les poussent à l’échec sentimental et relationnel ainsi qu’à la rupture avec la société et la perte de tout objectif dans la vie. Le pire c’est qu’une obsession risque de s’emparer de ces âmes faibles. Et de là, vient la récidive. Un mal en ramène un autre ... * La loi de 2003 et ... “Hallaliya” Toutefois, le drame des mères célibataires et de leurs enfants a connu un tournant historique depuis les lois de 1998 et notamment 2003. Le Professeur Sassi Ben Halima, professeur émérite à la Faculté de droits et des sciences juridiques de Tunis, a présenté à cet effet le statut de ces gens. Certes, leur malheur continue. Mais à partir de ces dates, l’attribution du nom du géniteur ou encore d’une identité virtuelle est automatique. L’analyse génétique a permis de mettre fin à l’irresponsabilité des hommes qui n’assurent pas leurs aventures. Le Pr. Ben Halima s’est longuement arrêté sur la situation des célibataires qui tombent enceintes. Il choisit à ce titre de réciter un passage de la sourate “Meriem” qui conte ô combien elle a souffert et pendant la grossesse et lors de l’accouchement. Pourtant c’est la Sainte Vierge qui a mis au monde le Prophète Jésus. Le Pr. Ben Halima a classé au départ les mères célibataires en trois catégories. D’abord, il cite un genre de filles, qui à son avis, n’est pas répandu en Tunisie, et qui désirent consciemment avoir un enfant. Elles choisissent le père qui correspond au profil souhait éet se laissent tomber enceintes. Normalement, elles ne recontactent plus cette personne. Ensuite, il parle des filles qui entretiennent des relations avec des hommes mariés. Contre la volonté de ces derniers, elles tombent enceintes et vont jusqu’à mettre l’enfant au monde après avoir refusé l’avortement exigé par le partenaire. Elles inscrivent l’enfant au registre de l’état civil et provoquent souvent des problèmes dans le couple de cet homme : «Ce cas est le plus répandu chez nous», précise le professeur. Et enfin, il évoque l’exemple des filles qui se retrouvent enceintes sans désirer la grossesse. Elles recourent à la violence pour avorter voire à l’infanticide à l’accouchement. Ce que certains jeunes ont trouvé comme solution à ce drame est surprenant. Afin de réparer cette erreur ou cet accident de parcours, le docteur Farouk Ben Mansour, médecin délégué au Centre du Planning familial du Bardo, a eu affaire à des cas de mariages de «permission» (Hallaliya). Cette polygamie clandestine à laquelle s’adonnent quelques filles en relation avec des hommes mariés, semble consacrer une forme d’union qui a existé il y a très longtemps : «J’en ai vu quatre ou cinq cas», affirme le Dr Ben Mansour. Le comble dans toutes ces histoires, c’est que la société ne veut pas abolir ce tabou. Si ces femmes brisent le silence et ouvrent leur cœur aux spécialistes, la condamnation de la société ne les rate pas. Pourtant, dans cette même société, l’inceste fait encore des victimes qui sont plus tard des mères célibataires ou des jeunes hommes violeurs. Cette société persiste dans l’hypocrisie et renie plus d’un phénomène, croyant que la reconnaissance de tel ou tel problème c’est souscrire à sa légitimisation. Or, ces drames guettent n’importe qui à n’importe quel moment. Ca n’arrive pas qu’aux autres ! Maryem KADA ________________________ Les mères célibataires en chiffres - 151 mères célibataires ont été enregistrées en 1962, mille à trois mille trois cents en 1987/1988 et 332 en 2003. - Les filles âgées de 21 à 25 ans représentent 47% des mères célibataires en 2003 contre 15% pour les 25-30 ans. - En 2004, les 25 ans remportent la palme contre 12% pour les 13-18 ans. - La majorité des mères célibataires sont des ouvrières. - 28% d’entre elles viennent de Tunis - 41% des nouveaux-nés restent chez leurs mamans grâce à la loi de 2003. - 45% des mères ont un niveau d’études primaires contre 41% d’un niveau secondaire, 12% analphabètes et 7% d’un niveau supérieur.


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com