«Dans la solitude des champs de coton» : Crépuscule dans le noir de Koltès





Un beau texte. Une mise en scène légendaire. Deux comédiens professionnels et une histoire de désir... qui tend ses tentacules dans l’abîme... C’était du vrai théâtre avec la compagnie des Petites Heures. Le Théâtre municipal de Tunis. Mercredi soir 20h10. L’obscurité était aveuglante et le silence était de ténèbre. Soudain une voix de femme à la fois éraillée et cassée brise le froid et défriche les premiers jets de «Dans la solitude des champs de coton» qu’a écrit en 1986 Bernard-Marie Koltès, quatre ans avant sa mort. Puis un point de lumière de transpercer la cape noire du lieu, de s’agrandir au rythme de l’évolution architecturale de l’écrit et de propager son aura sur une scène totalement nue. Sans accessoires. Et les pages de Koltès de prendre forme en métaphore et de donner de la voix. Avec un brin de poésie accompagnée d’un fond musical. Qui verse ses notes dans la descente aux enfers de l’incompréhension. Le metteur en scène a donné le ton sur une nouvelle version du texte initial sans jamais le trahir. «Dans la solitude des champs de coton jamais de résurrection. Voilà la cause de la dimension tragique de cette pièce. Le sang une fois versé ne remonte pas dans les veines. Pas de retour en arrière. Jamais. Au bout du compte, c’est l’histoire du désir, qu’on gratte comme une croûte pour faire couler le sang à nos pieds et que l’on s’attarde à regarder avant de comprendre: il est trop tard pour en combler l’abîme», décrit Jean-Christophe Saïs. Les deux acteurs Nathalie Royer (le dealer femme remplaçant le garçon black) et Laurent Vercelletto (le client) de la Compagnie des Petites Heures de Paris ont travesti le dialogue en monologue. A chacun son territoire. A chacun ses limites. Tout est tracé par une ligne traçant la géométrie du temps et de l’espace, sous des coupoles de lumières ou des carrés ou encore des rectangles faisant ressortir deux corps si différents si divergents. Le dealer, en treillis, aux cheveux courts, au regard cerné et aux gestes expressifs entre la rébellion et l’impuissance comme un oiseau blessé, proche de l’agonie qui tend ses ailes et plie son cou et finit dans l’agonie du désir. Un désir autre que celui de l’homme en face. Le client, beau comme un dieu, bien costumé et «non solvable dans son vulgaire commerce». Son langage était intense mais tranquille et «posé» et qui se moque royalement du sentiment du dealer. A chacun son désir. Comme cet «été qui ne se déguise jamais en hiver» et cet hiver qui ne se métamorphose point en une autre saison. Comme le sexe masculin et celui de la femme... Et le mystère de parer l’univers et de se familiariser avec la mort où les relations s’évanouissent et ne se rencontrent que dans un éternel silencieux. Pourquoi le dealer, l’homme black de Koltès est-il devenu une femme gracile chez Saïs? «Pour élargir le sens et pas faire une histoire d’homosexualité ou de drogue et ouvrir tous les sens du désir et je présente cette approche, dans la peau d’un personnage asexué», nous a dit à la fin de la pièce Nathalie Royer. Qui sera avec sa compagnie des Petites Heures en tournée en France pour un cycle à Rochefort, Istres, Draguignan, Reims... Nous ne remercions jamais assez l’Institut français de coopération qui a invité la compagnie à Tunis. Pour le bonheur des gens qui connaissent le poids de Koltès et la belle mise en forme de Saïs. Une nouvelle lecture et une nouvelle vision. Mais surtout une nouvelle écoute. Zohra ABID


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com