Centre de maternité de Tunis : La vie dans tous ses états





Le centre de maternité et de néonatalogie de Tunis, qu’on appelait autrefois Wassila Bourguiba du nom de l’épouse de l’ancien président, est le plus grand centre public d’accouchement. Si cette maternité regroupe les meilleurs spécialistes, de nombreux problèmes persistent, et beaucoup de femmes préfèrent les cliniques privées. Visite des lieux en compagnie des femmes qui choisissent la maternité publique. Tunis-Le Quotidien Il est 20h. Fethia Katar est en robe de chambre rose. Une écharpe cache ses cheveux. Elle est sur le point d’accoucher et elle téléphone à son mari de son portable pour lui donner de ses nouvelles. Elle est dans le service de gynécologie du centre de maternité et de néonatalogie de Tunis depuis quarante huit heures. Elle attend que les contractions se déclenchent: “Je viens de Médenine, nous dit-elle d’un air fatigué. Mon médecin m’a transférée d’urgence. Mon bébé a une hernie et doit être opéré à la naissance. Et c’est ici seulement qu’il m’a été conseillé de le faire”, explique Fethia. Nous sommes ici au centre de maternité et de néonatalogie de Tunis. Comme Fethia, toutes les femmes du pays ayant des grossesses à risque y sont accueillies. Ouverte en 1981, cette maternité publique est la plus grande en Tunisie. Elle est la plus fréquentée par la classe populaire. Le centre rassemble dans le même bâtiment trois services de gynécologie obstétrique, un service d’anesthésie et de réanimation, une salle de travail où les femmes accouchent, des urgences et un tout nouveau service de néonatalogie, qui a vu le jour il y a trois ans. Il est le deuxième service en Afrique après celui de Johannesburg avec une capacité d’accueil de cinquante lits. La néonatalogie se trouve au troisième étage. C’est là qu’au bout d’un escalier mal éclairé, on retrouve subitement la lumière. On se croirait dans une maternelle. Les murs sont peints de couleurs vives. Ils sont décorés avec des papillons, des abeilles, des petits ours et des champs de fleurs. C’est vraiment très gai. Pourtant, nous sommes bien dans un pavillon où une quarantaine de nourrissons sont en train de luter contre la mort. Ici, impossible de retenir ses larmes. De tout petits bébés sont à peine visibles derrière les tuyaux. Et voilà une main minuscule qui bouge. Un petit pied tout maigre qui se distingue difficilement dans l’appareil qui contient un corps de quelques kilos: “On a des bébés de 700 g qui survivent. Le taux de mortalité est insignifiant depuis quelques années”, précise un homme à blouse verte, l’infirmier. A la sortie de la réanimation, un arbre est dessiné sur le mur. On peut lire les noms des spécialistes qui mènent le combat aux côtés des nouveaux-nés en danger. * Chacune son histoire Nous sommes maintenant dans l’un des trois services de gynécologie qui accueille les femmes présentant le plus de complications. Une vingtaine de femmes sont là, allongées, et elles discutent entre elles. On voit le henné noir sur leurs mains. Certaines l’ont même fait ici à l’hôpital. Ce soir Sonia, qui est restée ici quelques jours vient leur rendre visite. Elle n’est plus dans le même pavillon: “Je suis au premier. J’accouche incessamment”. ce n’est pas le cas pour les autres. Elles doivent patienter encore: “Je suis au sixième mois et je dois être suivie à l’hôpital. J’ai le diabète et on va m’injecter de l’insuline pendant trois jours”, soupire Leïla. Elle n’a que vingt-huit ans et en est déjà à sa quatrième grossesse: “J’ai perdu tous mes autres bébés”, ajoute la jeune femme qui a la gorge nouée. Yosra aussi a eu un bébé mort-né la première fois. Elle est à nouveau enceinte, depuis sept mois: “Je suis venue pour un contrôle ordinaire mais le médecin m’a retenue à l’hôpital. Je dois être suivie jusqu’à terme”, raconte-t-elle d’une voix tremblante. Toutes ces patientes, qui sont pour la plupart issues des quartiers populaires partagent cependant un regret: “Si j’avais les moyens j’accoucherais dans une clinique”, avoue Leïla. “Le service y est nettement meilleur et l’hygiène est irréprochable”, poursuit-elle. Mais Leïla n’a pas les moyens d’accoucher ailleurs qu’ici. Dans une clinique, un accouchement simple coûte de 600 à 700 dinars, une césarienne dépasse les mille dinars. Mais dans le centre, les femmes qui ont une couverture sociale paient seulement 60 dinars. Sinon c’est 150 dinars. La salle du service de gynécologie obstétrique sent les pieds, beaucoup de patientes préfèrent amener leurs propres couvertures: “C’est plus sûr. J’ai un souci d’hygiène et je ne peux pas faire confiance aux draps ici. On nous répète que les draps sont propres mais je préfère avoir les miens. Je suis plus à l’aise. Je sais que dans une clinique je n’aurai pas eu ce problème”, confie Faouzia, une autre future jeune maman. A côté des lits on voit toute sorte de nourriture: yaourts, pain, biscuits, eau minérale, boissons chaudes et aussi du papier hygiénique que les patientes ont achetés elles-mêmes. Derrière son bureau, Ridha Souilem nous parle pourtant de bons côtés de la maternité. “Ici seuls les plus grands médecins restent. Les cliniques ne peuvent pas se permettre de payer des gens chevronnés. C’est vrai on n’a pas tout le confort qu’offre le privé. Mais on dispose des soins de qualité que les établissements privés ne peuvent pas fournir”. Le directeur met tout de même le doigt noir de la maternité: “Le personnel est débordé et ne peut pas refuser les patiences en danger qui nous sont envoyées. Car les hôpitaux des villes du Grand Tunis ne peuvent pas non plus résoudre toutes les complications. En même temps, le personnel paramédical nous pose également des difficultés majeures. Depuis dix ans, les facultés ne forment pas des médecins. Or, on a besoin aussi d’infirmiers”. Le centre de maternité et de néonatalogie de Tunis réalise quatorze mille accouchements par an. Alors qu’au départ il a été conçu pour environ cinq mille naissances. Mais faute de maternités aussi bien équipées, ce centre reste une référence dans la gestion des complications. * “Elle est où la surveillante?” Les complications, il y en a d’autres au centre. Nous sommes maintenant aux urgences, là où les futures mères peuvent arriver vingt quatre heures sur vingt quatre. Mais ici, ce sont moins ces femmes que les visiteurs qui donnent surtout du fil à retordre au personnel. Devant la porte on dirait une manifestation. Des gens sont en train de crier et de se disputer avec les gardiens. Il est 21h30 et ils veulent entrer voir leurs proches. Ils savent que la visite est interdite après 16h et ils viennent quand même. Ils sont souvent accompagnés par du personnel médical travaillant dans un autre établissement pour leur faciliter l’accès. Brahim Chambi et son beau-frère Hatem veulent voir une jeune accouchée: “elle est où la surveillante?” hurle Hatem. Mme Ben Kamel arrive. Elle ne comprend pas ce que veulent les deux hommes: “la femme de Brahim a été victime d’une négligence lors de l’accouchement et elle a souffert le martyr. Maintenant elle déprime et il doit la voir”, assène Hatem, péremptoire. La surveillante lui explique que c’est impossible parce qu’elle est au bloc post-opératoire. Elle accepte en revanche de lui porter le dîner qu’ils lui ont ramené. Finalement un autre surveillant général intervient pour calmer Brahim, et l’autorise à monter voir sa femme: “pourquoi tu es en retard? Je meurs de faim”, lui lance son épouse en larmes dès qu’elle le voit. Entre-temps, Mme Ben Kamel s’indigne: “Si on se soumet à tous les caprices des visiteurs on ne sortira pas de l'auberge! C’est toujours la même rengaine: ils viennent le soir et ils nous imposent d’entrer voir leurs proches. Pourtant c’est strictement interdit et ils le savent très bien”. Devant les urgences, c’est encore l’émeute. Les gardiens ont du mal à faire la loi: “on a beaucoup de problèmes. Il nous faut un poste de police. Surtout que la plupart des équipes qui travaillent la nuit sont féminines”, se plaint Docteur Raja Ben Amara, le médecin de garde. “Une fois, on a été agressé. Des types ivres ont envahi le service”, renchérit une infirmière qui dénonce aussi les braquages qui surviennent à la sortie du centre: “l’endroit est dangereux le soir”, souligne-t-elle. Dans la salle de travail, beaucoup de femmes s’apprêtent à accoucher. On les entrevoit dans les box, nouvellement créés pour préserver un minimum d’intimité. Elles hurlent à cause des douleurs des contractions. “Ces boxes ont coûté deux cent vingt mille dinars, mais ça valait le coup. Avant les femmes étaient allongées sur des tables de travail toutes ensemble comme un troupeau. Maintenant, elle sont séparées et c’est mieux”, explique le directeur de l’hôpital. Pour les clientes de “Wassila Bourguiba”, le confort s’améliore. Mais ça ne suffit pas encore pour que toutes les classes sociales s’y retrouvent. Maryem KADA


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com