Béchir Jabbès (D.T. des jeunes à l’E.S.S.) : «Le bilan des centres de formation du pays est loin d’être décevant»





Deux secteurs d’activité marquent le parcours foisonnant de Béchir Jabbès: la formation des jeunes (puisqu’il a longtemps exercé comme directeur technique des jeunes au ST, CA, ESS, JSK…) et la psychologie sportive qu’il enseigne à l’Institut national du Sport et dont il est l’une des figures marquantes sur le plan académique avec de nombreux ouvrages consacrés à cet élément mal connu de la préparation de l’athlète. Béchir Jabbès a également tâté de très près, et à des postes de haute responsabilité, les problèmes et les entraves à l’essor du sport national lorsqu’il exerça entre 1991 et 1993 les fonctions de commissaire général au sport. * Commençons, si vous le voulez bien, par un thème qui vous est cher, la formation des jeunes. Malgré un léger mieux, les clubs continuent de confier leurs jeunes à n’importe qui? En Tunisie comme dans le monde, il y a beaucoup de points de ressemblance entre le domaine sportif et celui culturel. Il y a en effet des problèmes de formation et de recrutement. On se pose la question si telle personne est autodidacte ou plutôt formée dans une école spécialisée. Je crois en les gens doués: un avocat reconverti en artiste et un médecin doué pour le théâtre, cela n’est pas étonnant. Il y a malgré tout des critères à mettre au point afin que chacun puisse exercer le métier qui lui convient le mieux ou à travers duquel il donne le meilleur de lui-même. * L’Institut Supérieur de Sport et d’Education Physique, où vous continuez d’enseigner où se situe-t-il dans ce processus de formation? Ne vous semble-t-il pas en retrait par rapport à ces besoins? L’Institut de Ksar Saïd est en retrait alors que les textes lui confèrent une place de choix dans la formation des entraîneurs en général, et ceux de football en particulier. Cette école donne, d’un côté, une formation académique et une autre formation pour les entraîneurs d’un autre côté. Les fédérations nationales comptent énormément sur Ksar Saïd pour la formation alors que certaines disciplines (handball et basket-bal) font moitié-moitié. La fédération de football, elle, fait cavalier seul en ce sens où elle fait appel aux instructeurs de l’ISSEP, mais à la tête du client. Lorsque l’ISSEP n’a plus de noms ronflants de techniciens célèbres, on ne fait plus appel à lui. On ne choisit pourtant pas les instructeurs en fonction de leur aura ou de leur prestige. * On vous sent très sensible aux problèmes de la formation… A l’origine, je suis instructeur pédagogue et j’ai ces soucis et cette sensibilité à l'endroit de la formation dans le sang. Chez les jeunes, en tant que joueur, j’ai toujours été capitaine d’équipe. La pédagogie reste à mes yeux la matière maîtresse de l’apprentissage. Ainsi, on peut être un éminent spécialiste dans la bio-mécanique, la physiologie ou tout autre domaine. Si vous n’avez pas la maîtrise de la pédagogie, vous ne pouvez pas passer le message. Lorsque M. Othman Jenayeh m’appelle pour travailler à l’Etoile, on s’est entendu pour ne pas faire le Directeur technique des jeunes seulement. Personne n’a travaillé comme moi, en Tunisie, à la direction technique des jeunes au profit des clubs: à l’ESS, en 1994-95, aux côtés du Brésilien Dos Santos; en 1990, à la JSK; en 2001, au ST. A vrai dire, on n’a pas en Tunisie de véritable DT des jeunes hormis Larbi Zouaoui (CAB et EST). Aujourd’hui, chaque candidat à ce poste cherche à discuter avec moi de cette fonction spécifique. J’ai le rôle d’éducateur dans l’âme. Mon premier devoir est de corriger et de rectifier le tir. J’ai essayé de marquer de mon empreinte mon passage ici et là. Donc, avec Jenayeh, on a convenu de m’éloigner un peu des terrains. Le président sortant étoilé me disait: «Vous savez, tout le monde entraîne. Ce métier n’a plus de secret pour personne. Le plus délicat est certes de recruter un bon préparateur physique pour les jeunes. Après, vous pouvez prendre Hsoumi ou Ben Yahia, par exemple, pour pouvoir compter sur leur expérience dans le coaching. Le plus important reste la préparation. Donc, tout le monde entraîne, mais tout le monde n’a pas le coup d’œil pour choisir les meilleurs, que ce soit au niveau de la formation ou du recrutement». Je dois rappeler que des prodiges sont passés à travers les mailles du filet et j’appelle cela une faute professionnelle grave. Il y a, certes, un pourcentage de déperdition au recrutement. Mais il y a faute professionnelle comme dans le cas de Luis Fernandez qui était alors au Paris SG. J’ai traité de son cas dans mon ouvrage «Le football de demain», en deux tomes, parus en 1997. David Trezeguet était passé par son regard et son appréciation. Il l’a laissé filer avant que Jean Tigana le récupère à l’AS Monaco. De 500 dinars, sa valeur passe à 5 milliards, puis encore plus. Ca, c’est une faute professionnelle car on ne peut pas se tromper à ce point. On ne peut pas faire le recruteur alors que vous êtes à discuter avec des amis ou que vous avez le portable à l’oreille. * L’Etoile s’est engagée dans une expérience-pilote en matière de formation des jeunes sous votre direction. Parlez-nous de ce qui distingue votre stratégie. Nous avons instauré un groupe d’élite au sein du Centre de formation. Deux équipes ont été mises sur pied: l’équipe 2008 et celle de 2010. L’une correspond aux minimes et cadets, l’autre aux cadets et juniors. L’équipe 2008 fait de la musculation. Elle est suivie par un médecin et bénéficie de quatre séances d’entraînement supplémentaires. En tout, le groupe s’entraîne huit fois par semaine, dispute un match amical et un autre officiel. En effet, notre championnat, à cet âge-là, dégage 25 matches par saison. Or, les normes internationales de cette catégorie se situent à 40 rencontres. Nous devons nous débrouiller pour trouver près de 20 matches supplémentaires. Chaque jeudi après-midi, nous emmenons ce groupe pour jouer contre la catégorie supérieure et ce dans de bonnes conditions, par bus (contre SS, ESHS, Korba, Enfidha…). L’objectif est d’améliorer l’opération formation, en essayant de combler les déficits qualificatifs et quantitatifs. Nous cherchons donc à augmenter le volume des entraînements et des matches à l’intention du groupe du centre de formation où notre expérience à l’ESS compte deux catégories: les internes et les externes. Ailleurs, les centres de formation n’accueillent que des internes. j’ai trouvé que le joueur recruté à Moknine, à Msaken ou ailleurs et qui mange et dort au centre, tend à prendre des distances par rapport à un joueur issu de l’ESS qui ne bénéficie pas de toute cette attention. Et cela provoque une formation à deux vitesses: les internes qui bénéficient de tous les avantages, et les autres, généralement enfants du club, livrés à leur propre sort. Là, nous apportons préparateur physique, suivi médical et bouffe pour tout le monde. Le groupe 2008, appelé à prendre la relève de l’élite à cette année-là, aura accumulé un vécu, de l’expérience. La prochaine saison, ses membres seront Espoirs. Je crois que nous avons installé là une expérience avant-gardiste née d’une réflexion adaptée aux réalités du foot tunisien. * Quel bilan faites-vous des centres de formation en Tunisie nés il y a dix ans? En 1995, les premiers centres virent le jour à l’ESS et à l’EST. Il y a eu certes une période de balbutiements. Je ne peux pas parler de ce qui se passe ailleurs. Seulement, à l’ESS, le centre a sorti les Chikhaoui, Nafkha qui a été tout près de partir pour le Mondial avec l’équipe de Lemerre. Il y a en tout cas de bons jeunes que ces centres dégagent; autrement, pourquoi vendrions-nous Chaker Zouaghi. Guy Roux, le célèbre entraîneur français dont le nom s’identifie à l’histoire de l’AJ Auxerre, notait que si un centre réussit un retour d’investissement de 1 pour cent, c’est qu’il a réussi. * Parlons de votre expérience entre 1991 et 1993 de commissaire général au sport. Depuis, 1997, cette fonction a disparu. Est-ce à dire qu’il y a eu un constat d’échec ? Non, loin s’en faut. Ce fut au contraire une expérience très intéressante dans la mesure où le sport était géré par une structure entrepreneuriale, en quelque sorte sans intermédiaire. L’idée du législateur était excellente. Et c’est à partir de ce moment-là, je crois, que le sport national avait pris un essor et avait commencé à se placer au diapason de ce qui se fait dans le monde. Nous avons ainsi eu la possibilité d’abattre les lourdes charges douanières sur le matériel et l’équipement sportif. Ensuite, il y a eu création des cellules d’assistance scientifique et envoyé des prospecteurs sur les terrains. On a mis en quelque sorte le sport sur les rails. Maintenant, on n’a peut-être plus besoin de Commissariat Général au Sport. Mais, en ce temps-là, la création de cette structure était indispensable. Nous avons également institué des contrôleurs. Avant cela, il arrivait parfois que l’équipe nationale ne s’entraîne pas parce qu’un stade était fermé à clé et l’autorité de tutelle n’était plus au courant. A vrai dire, au CGS, nous n’avons pas fonctionné comme une administration. Les samedis et dimanches, on avait une permanence qui suivait toutes les compétitions. On a ouvert des brèches en matière de sponsoring et signé des conventions avec l’ERTT et avec l’UTICA, tenu des ateliers de travail, des wokshops. Nous avons signé des accords avec des hommes d’affaires qui ont besoin de valoriser leur produit par le biais de la TV à travers le sport, un secteur très attractif. Les gens s’imaginent que le sport c’est l’activité physique et la compétition tout court. Ils ont en réalité du mal à imaginer tout ce qui est concomitant à l’activité sportive : préparation, équipement, financement, médecine sportive... Au commissariat, on s’est attaqué à la première opération touchant l’élite et qui est la détection. Dans les lycées, on a désigné des professeurs détecteurs qui se déplacent entre les classes, suivent la compétition scolaire, signalent les bons joueurs auxquels nous faisons par la suite subir des tests. M. Abdelhamid Slama a mis les bases législatives et mis sur pied cette structure. Après, j’ai pris le témoin pour creuser un peu plus les fondations de l’efficience du CGS avant d’être à mon tour relayé par MM. Younès Chetali et Mohamed Bennour. Si le sport national se trouve maintenant sur les rails et retrouvé son rayonnement, c’est en grande partie grâce au travail abattu par le commissariat général dans les années 80 et 90. Propos recueillis par S.R.


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com