Médiathèque Charles-de-Gaulle : Le Liban des poètes





Pays de marins, de voyageurs et de poètes, le Liban étonne par sa vitalité créative. On a failli presque oublier que le Liban est un pays en guerre. Tous ceux qui se sont succédé pour nous parler de poésie et de poètes libanais n’ont pas jugé utile -ou opportun- de le dire. Simple oubli? Autocensure? Volonté de dissocier la poésie de l’histoire et de la politique? Il y a sans doute tout cela à la fois. Heureusement que son Excellence l’ambassadeur du Liban en Tunisie qui a pris la parole pour clôturer la séance, a cru devoir rappeler que son pays, qui est en guerre, est d’abord un pays de poésie et de poètes. Ouf! On a failli manquer d’attention au peuple libanais qu’on a voulu pourtant honorer ce soir-là à travers une évocation de ses grandes voix poétiques. L’occasion: la rencontre intitulée: «Singuliers, lectures en forme d’hommage aux poètes du Liban», organisée avant-hier soir à la Médiathèque Charles-de-Gaulle de l’Avenue de Paris à Tunis. Le maître des lieux, F-G Barbier auquel se sont joints sœur Afifa Gaith, Maha Ben Abdeladhim, Michelle Bouffetier, Hatem Bouriel, Marianne Catzaras et Moncef Ghachem, nous ont présenté un panorama de la poésie libanaise moderne et présenté des extraits des poètes Gibrane Khalil Gibrane (1883-1931), Georges Schéhadé (1907-1989), Salah Stétié, Vénus Khoury-Ghata, André Chédid, Nadia Tueni et Adonis. Les lectures étaient utilement accompagnées d’un fond musical (des chants byzantins et maronites de sœur Marie-Keyrouz) et par une exposition de photos représentant des poètes et des écrivains. Les murs de la salle de conférence étaient aussi placardés d’affiches où on a calligraphié quelques vers emblématiques de la poésie libanaise moderne. L’initiative est à saluer. Car outre son aspect affectif d’hommage rendu à un peuple ami, la séance nous a permis de nous replonger dans l’œuvre de poètes du Pays du Cèdre qui ont grandement contribué à la rénovation des littératures arabe, française et américaine. Car ces poètes écrivaient -ou écrivent, pour ceux qui sont encore vivants- en trois langues: l’arabe pour Adonis, l’anglais américain pour Gibrane Khalil Gibrane et le français pour les cinq autres. Et c’est là l’une des spécificités de ce petit pays enclavé entre la montagne et la mer et qui, depuis l’âge d’or des Phéniciens, a rayonné à travers le monde. Peuple de marins, de grands voyageurs et de poètes, le Liban a inventé l’alphabet. Et c’est peut-être pour s’approprier tous les alphabets du monde que ses enfants vivant aux quatre coins de la planète choisissent d’écrire dans les langues de leur pays d’accueil. Ce que certains lecteurs ne savent peut-être pas, c’est que beaucoup d’écrivains d’origine libanaise résidant en Amérique latine écrivent aussi dans la langue ibérique (portugaise et espagnole). Le Liban est aussi le laboratoire de la modernité arabe. C’est dans ce pays que les grandes révolutions intellectuelles et littéraires arabes du 19ème et 20ème siècles ont eu lieu. Pour rester dans le domaine de la poésie, il convient de rappeler que le grand Gibrane Khalil Gibrane est considéré comme le pionnier de la poésie arabe moderne. Quelques décennies plus tard, ce fut autour d’Adonis et de l’équipe de la revue libanaise «Cheêr» (Poésie), comme Foued Refka, Chawki Ali Chaqra et autres Onsi Al Haj, que la poésie arabe moderne a connu sa seconde naissance. Aujourd’hui encore, malgré les conséquences dramatiques de la guerre civile (1975-1990) et des répercussions du conflit israélo-arabe, qui ont obligé beaucoup de libanais à l’exil, le Liban demeure le porte-drapeau du renouveau intellectuel et littéraire dans le monde arabe. C’est au Liban en effet que s’écrivent et s’impriment le plus grand nombre d’ouvrages et de publications dans notre région. C’est au Liban que se concentrent les plus importants centres de recherches sur le Moyen-Orient. C’est au Liban que se produisent aujourd’hui les œuvres musicales, théâtrales et cinématographiques les plus audacieuses du Sud. C’est au Liban enfin, plus que dans aucun autre pays arabe, que la démocratie est en train d’avancer à grands pas. Cela méritait aussi d’être rappelé. Ce que nos amis de la Médiathèque ont certainement omis de faire. Zohra ABID


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com