Sur les traces de Farhat Oueld El Kahia (4/6) : Sidi Mansour, le temple de l’amour …





Jbel Eddir, le plus haut sommet du Nord-Ouest avec ses huit cent cinquante mètres, fait, certes, de l’ombre à Jbel Chaâmbi, l’autre gratte-ciel naturel de la Tunisie, mais tout au long de l’histoire du pays, cette montagne avait constitué un refuge pour les hors-la-loi, les insurgés et même pour les hommes politiques. En effet Habib Bourguiba a été caché à Eddir par un certain El Beji Tounsi, un grand militant destourien originaire du Kef.
Bien évidemment, Farhat Oueld El Kahia n’a pas échappé à cette règle. Il a transformé justement Jbel Eddir en une base pour mener ses opérations contre les tribus de la région. L’une des premières femmes enlevée par le kidnappeur des jeunes mariées fut Mbarka, l’une des plus belles filles de son époque...
... “souj ya lahmam ... Ma taâla l’mbarka : Zarguat loucham, bent laârch el ghali” (Plane ... plane ... ôh ma colombe ... vole très haut. Jamais, tu n’atteindra Mbarka celle qui a un tatouage bleu, fille aux racines nobles).
Par ces vers, le fiancé de Mbarka, enlevée la veille par Farhat, avait peint le drame. Hamma s’est réfugié dans la poésie pour pleurer sa bien-aimée. Il pouvait deviner facilement le sort réservé à Mbarka. Car, ici, tous avaient subi le châtiment du démon Farhat.
On le présentait comme un être sans cœur, sans humanité, sans pitié, sans même une larme qui puisse lui rappeler qu’il est un humain ...
Il voyait mal comment une jeune fille aussi belle et gracieuse mais oh combien fragile et sans défense pouvait résister à une créature aussi méchante et violente que ce Farhat Oueld El Kahia.
Réussira-t-il à abuser d’elle? Découvrira-t-il son corps? Ôtera-t-il la preuve de son innocence? L’obligera-t-il à faire de même avec ses acolytes?
Les interrogations déferlèrent de tous les bords. Hamma, le malheureux fiancé est sur le point de perdre la raison.
Il ne savait quoi faire. Seulement, il ne pouvait se croiser les bras et fourer sa tête dans le sable et faire comme si de rien n’était.
Il est “homme” et un homme doit agir : comment ne pas voler aux secours de sa bien-aimée? Comment abandonner Mbarka à son propre sort?
Comment oublier qu’un amoureux doit défendre son amour à l’épée?
Sinon osera-t-il lever la tête et regarder les autres hommes de sa tribu les yeux dans les yeux?
Le temps d’une averse d’un mois de juin, contre toute attente, pluvieux, et Hamma se dressa au milieu de sa chambre. Il lança un cri tel un lion repoussant un autre lion et envahit la cour de la maison. Il invita son père, ses frères, ses oncles et ses cousins et leur proposa d’aller chercher Mbarka. Les hommes savaient que cette opération était trop risquée. Mais, il pouvaient toujours compter sur l’aide d’un autre tribu devenu puissante depuis que le Bey H’cine Ben Ali a retrouvé le pouvoir en 1705.
Il s’agit de la tribu des “Chern”. On dit qu’ils ont aidé H’cine Ben Ali alors qu’il était de retour d’Algérie où il s’est exilé pour reconquérir le trône de la Iyala de la Tunisie. Du coup et pour les récompenser, le Bey s’est marié avec l’une de leur fille. Depuis, Chern ont accédé à la noblesse.
Ils en ont d’ailleurs profité jusqu’à se transformer en une véritable machine d’oppression expropriant les terres et s’emparant des biens des malheureux paysans de la région.
Un émissaire fut envoyé à Chern. Malheureusement, il ne reviendra jamais. Considéré comme un traître, il fut tué. Car, la tribu des Chern traitait Farhat comme l’un des leurs.
La nouvelle tomba comme un couperet et le malheureux Hamma se retrouva plus que jamais seul. Encore une fois, il trouva dans la poésie un refuge pour noyer son chagrin.

Ôh, gazelle des forêts ...!

“Rym El Fayala, ya khaouit el abboun, Ichti Dhallalla, Ala Hamma Aris el youm”. (Ôh, gazelle des forêts, tu refuses de manger ... tu subis, l’humiliation, tant que Hamma ne sera pas ton époux).
C’est que rapidement les rumeurs avaient commencé à circuler et chacun y mettait du sien pour décrire ce que subissait Mbarka.
On dit en effet qu’elle est restée une semaine entière sans manger et et sans boire. Au huitième jour, Farhat l’avait forcée à avaler un morceau de pain trempé dans du lait, mais elle s’est empressée de le vomir.
Et lorsque son fiancé Hamma eut vent de cette histoire il lui dédia un poème où il la représentait comme une gazelle perdue dans les forêts et malgré l’abondance de l’herbe, la bête refusait de manger tant qu’elle ne retrouverait pas son compagnon.
La résistance de Mbarka qui avait commencé par une tentative de suicide en s’emparant du couteau de son ravisseur avant le pointer contre sa poitrine, s’est accentuée. Maintenant elle défie Farhat en lui lançant des paris irréalisables. S’il voulait réellement l’avoir dans son lit, il n’avait qu’a tuer son fiancé Hamma. Car, elle ne pouvait être à une autre homme alors qu’elle est liée par le lien sacré du mariage à un mari ...
Honnête, estima Farhat. Il rassembla ses hommes et leur annonça la nouvelle. Toujours est-il que Mbarka espérait que son bien-aimé ait le dernier mot et achève son ravisseur ...
Cause perdue d’avance. En effet, Farhat et ses hommes n’avaient besoin que d’un aller et retour entre Jbel Eddir et Sidi Khiar pour tuer Hamma et revenir annoncer la triste nouvelle à Mbarka. Pis encore, Farhat n’omit pas d’apporter avec lui la preuve de son “exploit” ou plutôt de son crime. On dit que Farhat avait transporté le corps de son rival jusqu’à la caverne forçant Mbarka à venir regarder le cadavre de son bien-aimé.
Ce soir là, Farhat abusa, de force, de Mbarka avant de partir dans un profond sommeil. La malheureuse en profita pour lui ôter son couteau et au moment où elle tentait de le tuer, l’un ses acolytes est intervenu en lui assénant un coup à l’aide de son épée la tuant sur le coup.
Les corps de M’barka et de Hamma furent enterrés tout près d’une source qui existe toujours et qu'on appelle dans la région, la source de Sidi Mansour.
Seulement Farhat Oueld El Kahia s’est-il contenté de ce drame ou l’honneur de sa famille exige-t-il que d’autres jeunes mariées soient sacrifiées ...
(A suivre)

Habib MISSAOUI




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com