Abdelaziz Gorgi : Une œuvre jubilatoire et fraîche





Pour Si Abdelaziz et rien que pour lui, le tout Tunis artistique et culturel s’est déplacé dimanche matin à Sidi Bou. L’exposition personnelle du doyen est en elle-même un événement qui marque non seulement les amoureux et amoureuses de Gorgi mais toute l’histoire de l’art de notre pays. Zoom sur un vernissage pas du tout comme les autres...

Il est 11 heures du matin en ce dernier dimanche de janvier 2007. Nous sommes à la rue Sidi Ghemrini à Sidi Bou Saïd. Des hommes et des femmes, jeunes et moins jeunes et tous tirés à quatre épingles remplissent déjà cette venelle pavée depuis les temps des Andalous et qui nous conduit (les yeux fermés) jusqu’à la galerie Ammar Farhat que dirige Aïcha Gorgi depuis des années...
L’événement est sans aucun doute de taille. Un va-et-vient par-ci. Un va-et-vient par-là. De temps à autre on est marqué par un petit quelque chose de saisissant. De sublime. Et il y a de quoi pour venir et chambarder une journée de repos et surtout se bousculer. Car on n’a pas souvent devant nous un Gorgi et des Gorgi. L’exposition avec plus d’un symbole déroge de l’habituel. Une exposition personnelle venue après celle de 2000 à la Maison des Arts au Belvédère, décrétée Année Gorgi par Abdelbaki Hermassi alors qu’il était à l’époque ministre de la Culture. Nous nous souvenons encore de cette magnifique manifestation. C’est gravé dans notre mémoire et à jamais.
Chez Ammar Farhat, on a mis des Gorgi partout. Chaque œuvre est plus fascinante que l’autre. Mais toutes frappées d’un air juvénile. De la fraîcheur, de la fraîcheur et de la fraîcheur. Un univers qui pétille et l’écume des années valse avec des couleurs vives que le temps ne peut point ternir. Et qui traversent les jours avec de l’éclat renouvelé. Ceci est une partie de l’événement. Mais l’autre, c’est qu’on est devant Abdelaziz Gorgi en chair et en os. Il est là, caressant de son regard d’amour toute cette jeunesse qui défile devant lui. Il sculpte chaque silhouette en «insistant» tendrement à voir l’expression de leurs yeux. Il nous a paru un brin fatigué mais lucide.
Lucide est cet homme. Un homme qui incarne en lui tout un chapitre de notre histoire. Il a tenu à être là. Il aime les gens et ces bonnes gens l’aiment.
Pour lui, un vernissage est noble et il doit être à la hauteur. Ô combien il est d’importance ce vernissage de 2007 et de voir et revoir les siens. De voir aussi le regard des siens sur son travail. Les siens sont tous ceux qui l’aiment, qui affectionnent ce que fait le maître qu’ils associent à toute l’histoire de notre pays depuis la naissance de la fameuse Ecole de Tunis.
A total : une quarantaine de travaux. Il y a tout d’abord vingt-sept lithographies réalisées dans les années 1950-1960. Une majorité représente les rabbins de Tunis dans leur synagogue de la Ghriba de Djerba et autres atmosphères baignées de notre soleil.
Dans ce travail, aucune surcharge. Il y a une incroyable économie du trait. Un trait qui ne déborde jamais. Il est coupé et entrecoupé au milieu de son cheminement de points. L’artiste «drape un tissu, arrondit le bord d’un canapé, laisse deviner la rugosité d’une main, crée l’émotion dans l’œil, force l’apparence du bourgeois, sensualise la chair d’une femme, le tout en quelques traits sans bavure et sans gomme. A main levée, il croque les personnages, les particularismes de leurs métiers, les expressions de leur visage, les détails de leurs vêtements, tout est là avec évidence en quelques coups de crayon. Admirable preuve du talent immense du dessinateur que Gorgi a toujours été», écrit Leïla Souissi sur le catalogue, conçu par l’agence MIM et imprimé chez Finzi Usines Graphiques en 1500 exemplaires signés et numérotés par l’artiste. Le notre porte le numéro 234 et la signature de Si Abdelaziz pour de vrai.

«Si l’on ne maîtrise pas le dessin...»
«On ne peut aborder aucun métier d’Art, tout prend vie à partir du dessin, abstraction, sculpture, céramique, tout est dessin», a toujours insisté A. Gorgi.
En tout ce qu’a dessiné notre homme est tiré de l’ourlet de notre terroir. De notre histoire avec toutes ses ambiances. Mais dans tout ce qu’il a peint à l’huile, l’aquarelle, l’artiste nous a étonnés, déroutés, Un par la magie de la couleur. Deux par cet accent de modernité.
Ses peintures sont souvent peu peuplées. Mais les sujets qui prennent la quasi totalité de la surface sont là, amusants et amusés, sympathiques et dégageant de la dynamique. Incroyablement vrai. Ça bouge dans tous les sens. Les membres tournent à tort et à travers, de leurs êtres d’humains ou d’animaux. Des têtes fixées directement sur des corps et penchées sans cou sur une carapace bizarroïde où on ne distingue ni cuisses, ni jambes, ni pieds. Et pas de genoux ni de chevilles.
Outre les sept peintures et dessins (collection privée), Gorgi a mis en vente ses sculptures récentes. Mais c’est un travail dur pour son âge et ses doigts fins ? «Oui, mais il est fait pour être artiste. Il faut le voir le soir en train d’esquisser dans l’espace au doigt son travail du lendemain. Avec un œil à moitié clos...», raconte Leïla Souissi, une proche de l’art et des artistes.
Ce sont ces mêmes sujets, généreusement colorés que l’artiste a mis en métal et il les a enveloppés de son art et son délire inventif. Surtout avec ces sourires à la vie, d’humour et d’ironie. Des portraits mi-monstres, mi-humains, mais jubilatoires et qui incarnent toute une philosophie. Une philosophie qu’on doit chercher à travers ces corps déformés et... beaux. Et c’est là où réside l’expression figée de l’artiste le plus frais de chez nous. Une expression qui nous raconte l’amour de la vie.
C’est un appel à la gaîté et Gorgi le dit comme un enfant sans chercher midi à quatorze heures.
En effet, il est quasi deux heures de l’après-midi. Les gens se retirent peu à peu pour se disperser... avec un regard incompréhensif. Il y a certes de l’amour... Mais aussi autre chose d’indécryptable.
«Gorgi était déjà dans le contemporain depuis 1970. Et même dans les années de la période classique dix ans plus tard, il était déjà dans la modernité avec la tapisserie, la mosaïque. Sa peinture est très jeune, très libre et sans frontières. Derrière cette exposition, le peintre se démarque. Ici il nous ramène à tout son vécu. Il y a beaucoup de charme et de l’histoire. Tout est dans ces portraits ou autoportraits au sourire un peu espiègle et au rire ironique...», répond Aïcha Gorgi à propos du travail de son père à un étudiant qui prépare son master sur ce grand homme. C’était deux jours avant le vernissage.

Zohra ABID




Articles Similaires:



Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com