Mohamed Kouka : «La langue arabe a permis à l’Occident d’accéder aux lumières»





«Art» — une pièce écrite dans les années 1990 par l’auteur dramatique française Yasmina Reza —, vient d’être produite par le théâtre de la ville de Tunis et sera donnée dans la langue de Molière au TMT les 22 et 23 février 2007. Elle réunit trois poids lourds de la scène théâtrale, les Raouf Ben Yaghlène, Hichem Rostom et le conseiller culturel du maire de Tunis, Mohamed Kouka. Ce dernier nous a parlé avec force précisions et un brin de philosophie et à sa manière... la plus éloquente des vieilles (et bonnes) traditions de notre théâtre béant à toutes les langues. Et d’ouvrir quelques tiroirs sur son itinéraire pour nous éclairer…

Notre théâtre municipal a rompu avec la tradition d’abriter des comédiens de pur jus français. Si vous nous passiez (et vous êtes le mieux placé) en revue les grands moments ayant marqué la scène de la Bonbonnière ?
Nous avons toujours eu du théâtre en français au TMT et c’était franchement une sacrée tradition. Ça remonte à 1902. C’est-à-dire à l’année de l’ouverture du Théâtre municipal. Sur sa scène, plusieurs stars françaises ont joué et nous pensons ici à Sarah Bernhardt, Gérard Philippe, Jean Villard. Avant eux, il y a eu la fameuse tragédienne française Dussane, Louis Barrot, Robert Lamoureux et bien d’autres. Nous pensons aussi à cette compagnie française l’ESSOR qu’a dirigée Alexandre Fichet. Cette compagnie a vu le jour en 1905 et a duré jusqu’aux années 1970. A l’époque, des jeunes tunisiens et français ont cohabité dans ce même espace de théâtre. Moi-même, j’avais des professeurs de diction sous la direction de Zmerli, Mohamed Abdelaziz Agrebi, Serge Eric et les autres.

Ceci nous conduit tout naturellement à vous apostropher sur cette pièce «Art» qui va être donnée dans les prochains jours dans sa langue originale, le français. Et comme vous savez, là-dessus il y a beaucoup de bruit qui fait grincer quelques dents. Qu’en est-il au juste ?
«Art» a valu à son auteur Yasmina Reza le Molière dans les années 1990 et elle a été saluée pour sa finesse et sa critique sociale par la presse et le large public. Surtout qu’elle a été mise en scène par Claude Poissant avec Marc Labrèche, Jacques Girard et Robert Lalonde. Depuis, elle a été jouée dans plusieurs langues et a voyagé de par le monde. Quant à moi, l’idée m’est venue il y a déjà sept ans, alors que j’étais directeur du TMT. J’étais donc à Paris pour préparer la saison française habituelle du théâtre de 1999-2000, et je suis tombé sur ce texte quand j’ai rencontré le beau-frère de Yasmina Reza. Il m’a proposé la pièce pour le monde arabe. Et comme je n’étais pas sûr de la monter, je n’ai pas donné suite à la proposition (et malheureusement pour moi). Entre-temps, la pièce a connu un succès mondial indescriptible. De mon côté, je n’ai même pas pu avoir les droits d’auteur pour une saison renouvelable et pour avoir les droits d’adaptation en dialectal tunisien, il faut verser une somme assez significative. Et ça n’a pas abouti, à mon profond regret.

Six ou sept ans après, vous revenez à cette pièce avec enthousiasme. Quelles sont les motivations qui vous ont poussé à ne pas baisser définitivement le rideau et à reprendre le fil de la trame d’ «Art» dans sa langue mère ?
Un jour, alors qu’on était en réunion (le service culturel), le sujet de cette pièce m‘est revenu et je l’ai évoqué. J’ai trouvé toute l’attention, notamment de la part de Najet Fakhfakh à qui je rends personnellement hommage, car sans elle, le projet n’aurait jamais pu prendre forme. Elle nous a soutenus alors que la saison française se rétrécit remarquablement par manque de moyens. Vu la hausse permanente du pétrole, le coût de ce genre de production devient prohibitif et n’encourage pas à l’achat, nous avons songé produire nous-mêmes des pièces en langue française. Ce qui nous revient et de loin beaucoup moins cher et en même temps, cela nous permet de renouer avec cette tradition d’ouverture. A l’époque, on comptait au moins deux fois par mois du théâtre français et l’espace était ouvert à toutes les sensibilités, comme le théâtre classique, le théâtre d’art ou de boulevard. Ce qui a permis d’habituer, fidéliser les assidus et en même temps a permis aux créateurs tunisiens, n’ayant pas l’opportunité de voyager, d’avoir une idée sur ce qui se crée de l’autre côté de nos frontières, avec des esthétiques différentes à l’image de Bertolt Brecht, Beckett, Shakespeare.
Puis il y a un autre point de vue qui n’est pas des moindres, c’est que, en ce début du 3ème millénaire, il est important d’aller à la rencontre de l’autre dans sa culture et pas seulement dans le domaine de l’entreprise et de l’économie, sachant que tout se mondialise. On ne voit donc pas pourquoi la pensée ou l’esprit se trouve dans des limites idéologiques, dogmatiques, politiques. Avec beaucoup de modestie, nous souhaitons faire appel à travers cet outil de langue française, et c’est un geste amical, à une conscience libérée du poids de l’ethnocentrisme, du particularisme et tout le poids de l’opinion.
C’est surtout relever le défi de l’universel, se libérer de l’opinion, de l’étroitesse d’esprit et s’ouvrir sur ce qui est vrai, juste, ici et ailleurs.

Et c’est cela même que propose le théâtre ?
Oui, c’est dans l’exercice de lucidité sans présupposition et c’est ça notre démarche dans cette pièce écrite dans une langue qu’on utilise dans notre quotidien et qui nous est familière et faisant partie de notre bagage scientifique et culturel. Et là, je me sens en osmose totale avec les orientations humanistes de mon pays. Imaginons qu’un Français écrive dans un quotidien français qu’il ne faut pas jouer un texte arabe dans un théâtre public de l’Hexagone, l’opinion publique se lèverait pour le contrer, considérant sa position raciste et portant atteinte aux droits de l’homme.
Moi-même, j’ai joué à Avignon dans un spectacle financé par son festival et c’était en arabe classique tiré des «maqamat al-Hamadhani». Avec l’approbation de tous les critiques et les journaux y compris Le Figaro (fin 1970). Si les Français tolèrent dans le théâtre la langue arabe, c’est que cette langue ne va nullement nuire à leur identité.
Au contraire, c’est une richesse pour eux. Dois-je rappeler ici que les Occidentaux ont pu profiter de la langue d’El Moutanabbi, El Jahedh et Ibn Rochd pour passer du Moyen-Age à la Renaissance et accéder aux Lumières. C’est-à-dire qu’ils sont de plain-pied dans l’universel.

De quoi parle la pièce de Reza ?
Cette pièce ne prétend pas de révolutionner l’écriture dramatique. Au contraire, elle s’inscrit dans une forme déjà établie et on peut même dire qu’elle use des ficelles du théâtre de boulevard sans tomber dans les clichés du genre.
Son idée est de mettre en crise en quelque sorte une forme de représentation de soi, le félicitisme. Et on va jouer tout en étant à l’écoute étroite du texte. Il s’agit de communiquer avec beaucoup de modestie et on ne sera pas dans des formes à prétention moderniste. Nous allons jouer humblement l’essentiel, faire plaisir, divertir de la façon que j’espère la plus naïve, qu’elle soit sémantique et à la portée du plus grand nombre. Je n’aime pas les formes paroxystiques, les contentions corporelles du genre ringard et dépassé que j’avais pratiqué il y a une trentaine d’années. C’était à mes débuts et c’est là que j’ai compris que ça ne pouvait interpeller que des rares initiés faisant partie d’un cercle (étroitement restreint) de convaincus de l’ordre de la secte. Par contre, je suis pour une forme rare, belle et élitaire. Mais pour tous les publics, pour me résumer, une forme populaire, dans le sens noble du terme.

Une petit mot sur le choix des comédiens ?
La création se fait déjà dans le cadre de Foulen Production avec le soutien de la Municipalité de Tunis, du ministère de la Culture et de Karoui and Karoui. Quant aux comédiens, il y a Hichem Rostom avec qui j’ai joué auparavant à Paris dans le cadre de la compagnie de l’Action théâtrale arabe. Puis Raouf Ben Yaghlène qui vit en France et qui est très pratique de la langue française et il se trouve que le profil des personnages correspond à celui de chacun de nous. Pour le moment, nous nous amusons et pour rappeler cette règle en or, si les professionnels n’en ont pas conscience que le théâtre n’est qu’un jeu et il est ludique. Il ne nous reste que quelques raccords pour que «Art», qui va durer une heure quarante-cinq minutes soit prête. Et sa modernité réside dans le vigoureux travail sur le détail.

Interview conduite par
Zohra ABID




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com