«M. Ibrahim et les fleurs du Coran» : L’Arabe et «son» Momo





Le roman d’Eric-Emmanuel Schmidt qui a traversé avec bonheur diverses langues a été adapté au théâtre et au cinéma. L’Ivoirien Dominique Kanga l’a repris à son tour et mis pour les tréteaux. Dans nos murs les 22 et 23 décembre.

Jamais deux sans trois et voilà Dominique Kanga en spectacle. Son premier rendez-vous était à l’espace Le 14 de la Charguia II dans “Les confessions de Salieri” avec toutes les ambiances des temps de Molière et des Lumières. Le second, c’était à El Teatro quand il a servi le poète et politique Senghor pour lui rendre hommage dans l’année proclamée celle de la Francophonie.
Son troisième était avant-hier- et toujours chez les Jebali - devant bon nombre de spectateurs dont une majorité de la BAD et c’est tout à fait naturel. Car quand cette institution - où travaille Maya l’épouse de Dominique qu’il a croisée à Paris lors de leurs années université - a été délocalisée d’Abidjan à Tunis, on a dû ramener tous ses hauts cadres et leur famille avec.
Ce qui explique aussi le bon nombre d’allers-retours de Dominique Kanga entre Paris-Abidjan et Tunis.
Que reflète la scène de ce troisième rendez-vous en compagnie de Schmidt et son interprète ? Un décor succinct avec seulement un banc au milieu de la scène et à côté une sorte de bibliothèque qui renferme toute la philosophie et l’intelligentsia de la vie. A côté aussi, il y a autre chose à consommer : des étalages d’épicier et tout près un escabeau. Plus loin, le musicien Adel Bouâllègue a pris place avec son ûd et mis, le temps de la soirée, tout un matelas de musique légère, discrète et soyeuse, un peu mystique et fondée, sur lequel le comédien Kanga a surpiqué le texte de Schmidtt.
Que raconte la pièce ? Il faut déjà dire que Kanga est né comédien comme il est né pour bien porter sa robe d’avocat, incroyablement (et naturellement) éloquent, cet enfant d’Abidjan. Près de deux heures de bonheur, le bonheur d’écouter dans le silence absolu le moindre mot, la moindre métaphore et suivre au fil de ses déplacements sur scène. Toutes ses expressions étaient sur les traits de son visage parlant de sueur et qu’il essuie de temps à autre avec un mouchoir en tissu blanc. Suivre aussi le fil conducteur qui nous met sur le discours, le dialogue de la différence et sur l’identité.
Moïse, un juif abandonné à la naissance par sa mère et à l’adolescence par son père, s’est donné la mort et lui a légué un “cochon en porcelaine vernie, couleur de vomi ...”. Moïse, dans son petit quartier dans un Paris de fortune, a cassé son cochon et vidé ses entrailles. Puis il a vidangé son propre esprit et le tréfond de son désir. A 12 ans, il noue une petite trame d’amitié avec l’Arabe du quartier, qui n’est pas arabe. Mais de par sa fonction d’épicier ouvert le soir et le dimanche, il est l’Arabe. Ibrahim l’épicier est un Turc musulman et pas un musulman ordinaire. Il est trempé jusqu’au cou dans le temple soufi.
Le jeune Moïse qui ne souriait jamais a appris avec Ibrahim l’épicier - qui comme lui circoncis et descendant d’Abraham et de la même tribu - a bien affiché ses dents et ses états d’esprit et de plaisir et ce, à 16 ans qu’il a été baptisé homme chez la dame du Sentier. Moïse ne va donc pas rester plus longtemps Moïse le Juif. Il deviendra Momo, l’enfant du Musulman qui affectionne une nouvelle religion et finit par danser et tourner comme les derwiches autour de leur être, dans le cercle de la vie. Le converti a hérité le tout et devenu à son tour l’épicier de l’avenue. C’est-à-dire l’Arabe.
Dominique Kanga nous a ensorcelés dan les ténèbres de la nuit avec un éclairage tamisé qui l’enveloppe et suit son ombre en va-et-vient. Sa voix profonde donnait quelque chose au texte, de l’intensité peut-être et beaucoup de fraîcheur. Il a lu pour nous des atmosphères et nous l’avons écouté et lui avons fait confiance. C’était peut-être un peu trop long et quasi interminable, surtout que la pièce a été programmée déjà tard. 21 heures, horaire d’hiver, ce n’est pas évident. Mais pour le plaisir de ce beau jeu on tolère à Dominique Kanga cette petite longueur.

Paris-Tunis-Abidjan
“J’ai consacré des nuits entières pour ce spectacle car “Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran” est un long texte à apprendre et où on trouve de la gestuelle et de la créativité”, nous a confié Dominique Kanga qu’on a rencontré chez lui à Tunis du côté de Mutuelleville trois jours avant son spectacle d’El Teatro.
L’homme de théâtre vit entre Tunis (où réside sa petite famille) et Abidjan où il continue à exercer dans le barreau comme avocat de la veuve de l’orphelin. Mais Kanga n’est pas seulement connu par la qualité de la robe. Il est aussi ce “troubadour” qui se “trimballe” avec sa passion surtout dans les théâtres privés. Lui-même, il a déjà construit dans le sous-sol de sa résidence sise en Côte d’Ivoire, un théâtre de 120 places, “Où je donne de temps à autre à mes amis d’Abidjan, mais aussi à nos invités de Paris et de Tunis... Pour cette pièce ou cette carte philosophique, adaptée au cinéma dans un magnifique film dont le premier rôle a été campé par Omar Schauf, il y a une tendance moderne mais rigide. Une rigidité qu’on ne trouve pas dans le théâtre. C’est donc un conte philosophique et je ne suis pas le seul à adapter ce roman, car le Théâtre National de Madrid l’a déjà fait avec une autre version, une adaptation avec plusieurs acteurs. Dans cette pièce je serais seul à jouer ...”, nous a précisé Dominique Kanga avec un sourire timide et un regard à la fois doux et étincelant, celui du journaliste fougueux. Car Kanga a sillonné le monde et fait des reportages pour la presse écrite. C’était lors de ses débuts à Paris, dans les années 1970. Il faut bien vivre. Lui qui regarde au moins 30 pièces par an de par le monde. Lui, le créateur qui, encore en CM2, a monté sa première pièce sur Joseph, l’Egypte et le conte des Pharaons. Un thème de religion. Tout comme cette pièce qu’on vient de voir où Momo a feuilleté le Coran de Ibrahim l’Arabe et trouvé des pétales séchés, tirés de diverses fleurs. Mais Dominique était sur scène avec juste un veston jaune une chemise boutonnée jusqu’au col et bien cravaté. Entre temps, il a changé d’avis. Avec ou sans cravate, il était magnifique.

Zohra ABID




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com